3 Commentaires

Le 22 est-il toujours à Asnières ? Notes sur une cartographie des communications par mobile en France

Le Monde du 17 décembre fait référence sous le titre “Le mobile, reflet des frontières françaises” (accès en ligne réservé aux abonnés) à une étude parue dans ParisTech Review et intitulée Le téléphone portable redistribue-t-il les cartes? Ce travail mené par des chercheurs de l’Université Catholique de Louvain et de Orange Labs porte sur la cartographie de plusieurs milliards d’appels par mobile en France, concernant environ 17 millions d’utilisateurs Orange. La carte obtenue est surprenante et fait débat. Ce billet est une contribution à la discussion. Je reviens sur les données et les méthodes utilisées, discute les interprétations proposées et m’intéresse aux exceptions à la structure générale, en particulier le cas de la région Rhône-Alpes.

J’ai remanié un peu le billet suite aux éléments apportés dans un commentaire par Zbigniew Smoreda, un des auteurs de l’étude en question, que je remercie. Cela concerne la localisation des appels  et la vidéo présentant le modèle. La version originelle des  paragraphes est à la fin pour info. 

NB. Pour les (jeunes ?) lecteurs qui s’interrogeraient sur le titre bizarre de ce billet, voir ici : http://www.ina.fr/video/I06268515/fernand-raynaud-le-22-a-asnieres.fr.html.

L’étude établit deux grands résultats :

  1. Le premier est le caractère déterminant de la distance dans la fréquence des appels: le volume d’appels échangés entre deux lieux est inversement proportionnel au carré de la distance entre ces lieux. Cette loi bien connue des géographes et rapprochée de la Loi de Newton qui régit l’attraction entre les astres se vérifie donc encore. Les lieux échangent d’autant plus de communications téléphoniques qu’ils sont proches et le nombre des appels décroit non en fonction de la distance mais du carré de celle-ci. Deux lieux situés à 100 km l’un de l’autre échangent 100 fois moins de communications que deux lieux de même taille distants de 10 km. D’après les auteurs qui se référent à une étude effectuée en Belgique, 80% des appels téléphoniques (mobile et fixe) ne dépasseraient pas une portée de 50 km [1]. Ce résultat vient à l’encontre des discours sur le rétrécissement du monde et relativise l’importance des connexions longue distance. J’ai dans ce billet critiqué la caractère idéologique de la “carte de Facebook” qui entendait illustrer ce phénomène et je parie que la méthodologie utilisée dans cette étude sur les mobiles appliquées aux données de Facebook montrerait que la grande majorité des amis Facebook se trouvent en fait dans un voisinage assez proche.
  2. Le deuxième est plus surprenant. Si l’on agrège automatiquement les lieux d’origine-destination de ces appels, la carte que l’on obtient coïncide de manière très forte avec le découpage régional français. Les agrégats obtenus – les auteurs les appellent des “communautés” – sont très proches des régions dans de nombreux cas. Les chercheurs constatent que 85 % des appels se font à l’intérieur d’une communauté et donc seulement 15 % à l’extérieur de celle-ci. Même aux frontières de ces communautés, 80 % des appels – 75 % au minimum- restent à destination de la communauté. Voici la carte de ces agrégats à laquelle est superposé le tracé des limites départementales et régionales :

    Les bassins téléphoniques en France métropolitaine. Source . Le téléphone portable redistribue-t-il les cartes ? ParisTechReview15 nov 2011

C’est le point le plus commenté. Le Monde en tire par exemple la conclusion que “les Bretons parlent aux Bretons et peu aux Normands. Idem pour les Alsaciens, les Parisiens ou les Corses. Les ” ondes ” semblent s’arrêter aux frontières administratives !” écrit ainsi le journaliste David Larousserie. Sauf à penser que cela confirme la nature extraordinaire de nos frontières, déjà vérifiée lors de l’épisode du nuage de Tchernobyl, ce résultat étonnant est à expliquer. De nombreux commentaires de l’article sur le Monde.fr s’interrogent sur les biais possibles de l’enquête. Que mesure-t-on exactement ? Revenons d’abord sur les données et la méthode utilisées.

Les données

Les appels sont classiquement cumulés par communes et pour chaque paire d’entre elles on dispose du nombre d’appels qui les relient et – semble-t-il – de leur durée moyenne. Les liens téléphoniques entre les communes peuvent être présentés sous forme d’une matrice ou d’un réseau dont les nœuds sont toutes les communes de France. Ce n’est pas dit dans l’étude mais les chercheurs localisent l’usager par l’antenne relais la plus souvent utilisée la nuit par l’usager. On relocalise donc tous les appels au domicile ou au lieu de vie habituel. Paradoxalement si les données de référence concernent la communication des mobiles, le traitement que les chercheurs leur font subir obère donc très largement la mobilité. Ils laissent de côté la position réelle de l’individu au moment de l’appel pour l’attribuer au domicile.

Cette domiciliation crée un biais géographique. Il est moins fort quand l’on prend l’antenne habituelle et non l’adresse de facturation comme c’était le cas dans l’étude [3] sur la Belgique, mais il existe néanmoins. Dans les zones attractives, de nombreux appels locaux sont passés par des individus n’habitant pas là en permanence et  seront considérés à tort comme des appels longue distance. Dans les autres zones, un nombre important d’appels locaux concernent des habitants qui sont plus ou moins momentanément en déplacement à l’extérieur. Même si cela se compense en partie, on aurait donc tendance à surestimer les appels longue distance dans les zones urbaines et touristiques et à les sous-estimer ailleurs. Il faut dans tous les cas garder à l’esprit qu’il y a du flou dans la localisation.

Mais surtout l’étude ne décrit pas les interactions réelles entre des individus localisés. Elle reconstruit de manière abstraite et généralisée les échanges entre les lieux de domiciliation. Elle est mieux à même de mettre en évidence les structures spatiales permanentes que l’écume des déplacements réels. Il est donc discutable d’en tirer comme le Monde des conclusion sur l’effet du téléphone portable sur les distances dans le monde contemporain. Les spécificités du mobile sont justement gommées par le protocole.  Quand les auteurs de l’étude relativisent la réalité du “nomade sans attaches dans un village global”, ils s’appuient sur une méthode qui sédentarise justement ce nomade en le rattachant à son village ou son lieu de domicile. Il n’en reste pas moins vrai que l’horizon de l’usager du téléphone mobile semble se circonscrire à sa région.

L’algorithme (principe)

Plusieurs commentaires portent sur le caractère arbitraire et mystérieux de la manière dont le découpage géographique est obtenu. Si l’algorithme n’est pas décrit dans l’article, son principe l’est dans les articles en référence. L’exposé théorique et le formalisme mathématiques sont décrits ici [2]. Un descriptif plus littéraire se trouve dans l’étude du même type effectuée sur le cas de la Belgique [3]. Il est disponible dans la librairie igraph et a été intégré dans le logiciel en python NetworkX. L’algorithme vise à détecter automatiquement des groupes de communes en se fondant sur la modularité du découpage en groupes, c’est à dire une mesure du rapport entre le nombre de liens à l’intérieur des groupes et le nombre de liens entre les groupes. La méthode dite “de Louvain” utilisée dans l’étude met en œuvre un algorithme glouton pour regrouper les communes (les nœuds du réseau) par étapes successives. Au départ chaque commune forme un groupe distinct et à chaque itération l’algorithme sélectionne une commune et l’ajoute an groupe qui maximise son apport à la modularité. Une fois la modularité optimisée pour l’ensemble du réseau, un nouveau réseau regroupé est alors créé qui est soumis ensuite à une nouvelle opération de regroupement, jusqu’à ce qu’aucun changement ne soit observé et que la modularité maximale soit atteinte. Le regroupement des communes se fait sans prise en compte de leur contiguïté et ne dépend que de la fréquence des appels et de la modularité. L’opérateur ne décide pas du nombre de groupes, de leur taille ou du principe de regroupement. Ceux-ci sont intrinsèques à l’algorithme.

Le principe de l’algorithme de la méthode de Louvain. Source : article (2). Les chiffres désignent d’abord les numéros des nœuds et dans la dernière étape le nombre de liens entre les communautés. Dans cet exemple les liens ne sont pas valués. Dans l’étude ils portent le nombre d’appels entre les deux nœuds. On voit comment les regroupements se font à partir d’une comparaison entre liens internes et liens externes.

D’après les auteurs de l’étude belge [3], les résultats de la méthode dépendent “de l’ordre dans lequel les nœuds sont parcourus”. C’est pourquoi ils ont réalisé 100 permutations aléatoires de l’ordre des données et vérifié ainsi la permanence des groupes qu’ils ont obtenus. On peut supposer que les mêmes précautions ont été prises dans l’étude française, puisque les auteurs de la méthode sont signataires de l’article de ParisTech Review.

L’algorithme (mise en œuvre)

L’algorithme travaillant par itération, le découpage obtenu n’est que le dernier d’une série. Il est celui après lequel il n’y a d’autre regroupement possible que la France entière avec 100 % des communications en interne. La vidéo ci-dessous, fournie sur le site de l’étude, illustre le principe l’algorithme à l’œuvre qui regroupe progressivement les communes dans des agrégats à chaque fois plus vastes.

Malheureusement la vidéo n’est pas fidèle et ne permet pas de reconstruire la logique du  regroupement. C’est pourtant un des avantages de cet algorithme, souligné par les auteurs eux-mêmes [1]. Il permet une exploration des résultats à différentes résolutions  et un repérage de regroupements intermédiaires qui peuvent aussi avoir du sens. Il faudrait donc étudier avec soin les structures qui apparaissent avant la Région et analyser leur nature.

L’article de ParisTech Review semble en fait focalisé sur la quête du découpage ultime, celui qui explique tout et qui exprime parfaitement les structures de la vie quotidienne. Or les spécialistes du territoire ont bien montré le caractère vain de cette recherche [4]. Il n’existe pas de découpage universel. Il est donc très dommage que le programme ne soit pas utilisé de manière plus exploratoire, pour analyser pas à pas les logiques de regroupement.

Discussion

S’il faut étudier finement la logique de l’algorithme et le sens de ses regroupements dans différents cas, il n’en reste pas moins nécessaire de tenter d’expliquer pourquoi il fait émerger une partition du territoire qui correspond grosso modo à des limites administratives absentes des données comme des paramètres du modèle. Cela est d’autant plus frappant que cela fonctionne dans trois pays aux systèmes administratifs très différents : Grande-Bretagne, Belgique et France. Dans le cas de la France, il faut aussi s’interroger sur le fait que le regroupement qui émerge est celui situé au-dessus de la hiérarchie, c’est à dire le plus loin des individus. Enfin, une question peut-être aussi intéressante est celles des exceptions. Pourquoi, dans certains cas, le regroupement qui apparaît n’est-il pas le découpage régional?

1. Interactions téléphoniques et frontières des régions administratives

Les auteurs de l’étude concluent l’article sur ce constat : ” Nos résultats montrent qu’en France, plus encore que dans les pays voisins (Belgique et Grande-Bretagne), des découpages abstraits et purement administratifs comme celui des régions conditionnent fortement les échanges entre personnes.” Ils terminent par une question Le rêve technocrate serait-il devenu réalité?”. L’explication proposée est que les flux d’interactions entre les individus sont très orientés par les dispositifs administratifs. L’article donne l’exemple de la carte scolaire qui détermine les localisations des enfants et des adolescents mais aussi de leurs parents. C’est certainement juste mais un peu court, car la carte scolaire, dont la contrainte s’est depuis relâchée, est quasiment le seul découpage administratif ayant cet effet de contrainte direct des localisation quotidiennes. Par ailleurs elle concerne une population interagissant essentiellement par SMS alors que ceux-ci ne semblent pas pris en compte dans l’étude. L’exemple des bassins d’emploi, cités ensuite est beaucoup moins probant. Certes ceux-ci transgressent rarement les frontières régionales, mais on ne voit pas bien quelle procédure administrative en serait la cause directe. Les auteurs ont aussi tendance à surestimer un peu les lignes de fracture départementales: on compte plus de 12 départements qui sont scindés par une communauté téléphonique.

Un argument plus fort est que les limites administratives organisent depuis très longtemps les territoires de la vie quotidienne. Les réseaux routiers, les systèmes de transports en communs, les politiques d’aménagement dépassent rarement les limites départementales et quasiment jamais les limites régionales. Quand la Communauté Urbaine de Lyon a été créée, les communes de l’Isère qui se trouvaient dans le périmètre ont été détachées de ce département pour être rattachées au Rhône, de manière à ce que toutes les communes de la nouvelle unité soient dans le même département. La coopération des collectivités territoriales reste une exception. Rares sont ainsi les infrastructures à cheval sur plusieurs régions. Pour un Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges chevauchant trois régions, combien suivent des limites administratives régionales sans aucune logique naturelle? Comme l’indique l’étude, la délimitation de départements de taille sensiblement égale à partir d’une distance standard au chef-lieu a aussi contribué à organiser la vie à l’intérieur des limites administratives.

Mais pourquoi n’est-ce pas le département qui émerge comme le regroupement le plus endogène, ce qu’attendait les auteurs de l’étude ? On peut avancer deux raisons. D’abord la région étant le découpage administratif le plus haut, ses limites combinent tous les autres niveaux. Une limite régionale est aussi une frontière de département, de canton, de communauté de communes et de commune. Elle cumule les structures de la vie quotidienne de tous les niveaux et devient l’enveloppe globale contenant le maximum d’interactions que recherche l’algorithme. La structure régionale serait alors le regroupement ultime, qui viendrait couronner un ensemble d’agrégats d’autres niveaux, éventuellement visibles aux étapes précédentes de l’algorithme et correspondant à d’autres logiques de communication.

Le second argument est que les régions s’appuient pour partie sur les anciennes provinces, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous reprise de ce site. Une comparaison rapide montre que certaines des limites régionales qui sont celles des agrégats téléphoniques trouvent leur origine bien avant les années 50 et même longtemps avant la Révolution. Les interactions par mobiles ramenées au domicile se replaceraient donc parfois dans un cadre territorial hérité d’une longue histoire.

En blanc,les limites régionales actuelles

2.Les exceptions à la structuration régionale

Du coup, cette organisation régionale étant tellement dominante, ce sont les exceptions qui deviennent intéressantes et significatives. D’abord il faut noter que les limites de la cartographie téléphonique et des régions ne coïncident que dans les grandes lignes. Il existe des distorsions légères, qui mériteraient d’être étudiées. D’autres plus importantes peuvent trouver des explications historiques, qu’il s’agisse du Duché de Gascogne (Béarn et Bigorre) entre Aquitaine et Midi-Pyrénées, du Roussillon en Languedoc-Roussillon ou du Perche en Normandie. Certaines régions sont aussi coupées en deux bassins de relations comme l’Aquitaine, le Languedoc-Roussillon, l’Ile de France.

Le cas le plus intéressant est celui de la région Rhône-Alpes qui éclate en 4 communautés téléphoniques distinctes :

  • Lyon avale le Rhône, quasiment tout le département de l’Ain jusqu’au pays de Gex, Mâcon et le sud de la Saône et Loire, le nord-ouest de l’Isère et le sud-est de La Loire, délimitant  un bassin de vie et d’emploi de l’agglomération élargi à l’est et tronqué à l’ouest.
  • Les trois départements alpins Savoie,  Haute-Savoie et Isère dans sa partie sud se regroupent en annexant la partie orientale et montagneuse de l’Ain.
  • Les deux départements les plus méridionaux, Drôme et Ardèche, se tendent la main par-dessus le fleuve Rhône
  • Quant à la Loire, elle se distingue tout en s’attachant la partie est de la Haute-Loire, située administrativement dans la région Auvergne mais traditionnellement tournée vers Saint-Étienne, et en conservant Roanne au nord du département, pourtant souvent considérée comme lorgnant vers Lyon.  Elle déborde même  à l’est en direction de Tarare dans le Rhône.

Voici un petit mystère, cette exception Rhône-Alpes. Aucune autre région française ne connaît une partition aussi complexe. Certaines sont amputées sur leurs marges (Auvergne, Picardie, Provence-Alpes-Côte d’Azur) mais pas fragmentées. De plus, le découpage rhônalpin correspond à peu près au découpage classique des structures de relations régionales que l’on attendrait a priori et qui contredit la thèse générale de l’étude sur la prévalence des frontières administratives. La taille et la topographie de la région peuvent-elles jouer ? Midi-Pyrénées, très vaste et en partie montagneuse aussi, reste d’un seul bloc. C’est peut-être l’armature urbaine qui fait la différence. L’attraction de Lyon est suffisamment forte pour casser les limites régionales tandis que Saint-Etienne semble polariser nettement son arrière-pays et que le sillon alpin organise un axe Grenoble-Chambéry-Annecy-Genève.

L’étude est donc très intéressante, même si l’essentiel reste à expliquer. Espérons que l’équipe s’attachera à approfondir ces questions en se rapprochant des géographes qui travaillent depuis longtemps sur ces questions territoriales.

Références

[1] LAMBIOTTE R., BLONDEL V. D., DE KERCHOVE C., HUENS E., PRIEUR C., SMOREDA Z., VAN DOOREN P., 2008, Geographical dispersal of mobile communication networks, Physica A: Statistical Mechanics and its Applications, 2008, vol. 387, n°21, p. 5317–5325.
[2] BLONDEL V. D., GUILLAUME J.-L., LAMBIOTTE R., LEFEBVRE E., 2008, Fast unfolding of communities in large networks, Journal of Statistical Mechanics: Theory and Experiment, 9 octobre 2008, vol. 2008, n°10, p. P10008. <http://dx.doi.org/10.1088/1742-5468/2008/10/P10008> (consultation le 19 décembre 2011)
[3]BLONDEL V., KRINGS G., THOMAS I., 2010, Régions et frontières de téléphonie mobile en Belgique et dans l’aire métropolitaine bruxelloise, Brussels Studies, 4 octobre 2010, n°42, <http://www.brusselsstudies.be/publications/index/index/id/129/lang/fr>
[4] OFFNER J.-M., 2006, Les territoires de l’action publique locale, Revue française de science politique, 2006, vol. 56, n°1, p. 27. < http://dx.doi.org/10.3917/rfsp.561.0027 > (consultation le 19 décembre 2011)
Rédaction originale des deux paragraphes
Je recopie ici les deux paragraphes tels qu’ils étaient rédigés avant le commentaire de Zbigniew Smoreda.

Les données

Les appels sont classiquement cumulés par communes et pour chaque paire d’entre elles on dispose du nombre d’appels qui les relient et – semble-t-il- de leur durée moyenne. Les liens téléphoniques entre les communes peuvent être présentés sous forme d’une matrice ou d’un réseau dont les nœuds sont toutes les communes de France. Il faut rappeler que les chercheurs localisent tous les appels à l’adresse de facturation. Paradoxalement si les données de référence concernent la communication des mobiles, le traitement que les chercheurs leur font subir obère donc très largement cette mobilité. Ils laissent de côté la position réelle de l’individu au moment de l’appel pour l’attribuer à l’adresse qu’il a déclarée à son opérateur, le plus souvent son domicile ou celui d’un parent. Quand Baptiste, étudiant inscrit dans une université parisienne et dont les parents habitent à Toulouse, téléphone depuis Paris à sa petite amie Aline, elle aussi originaire de Toulouse mais en ce moment en CDD de 3 mois à Bordeaux, la base de données enregistre un appel local de Toulouse à Toulouse, lieu de facturation des deux forfaits. Il en va de même quand Georges, en déplacement professionnel à Lille, appelle le soir sa femme restée à Marseille sur son mobile personnel; ce sera compté comme un appel de Marseille à Marseille. Inversement, quand Baptiste appelle depuis sa chambre parisienne le secrétariat de sa faculté à Paris, il crée dans la base un appel Toulouse-Paris alors que la communication est locale. Cette domiciliation crée donc des biais dont on peut supposer qu’ils s’annulent mais, dans le fond, on ne sait pas trop.

Ce biais n’est peut-être pas géographiquement homogène. Dans les zones de forte migration temporaire, comme les grandes villes ou les zones touristiques, on peut supposer qu’il existe un fort pourcentage d’individus dont le téléphone est domicilié ailleurs et dont les appels locaux seront considérés à tort comme longue distance. Inversement dans les zones rurales et les petites villes, les appels vers les mobiles de personnes parties pour quelque temps hors de la localité seront considérés comme locaux. On surestimerait donc les appels longue distance dans les zones urbaines et touristiques et on les sous-estimerait ailleurs. Il faut donc garder à l’esprit qu’il y a un flou dans la localisation. Mais surtout, l’étude ne décrit pas les interactions réelles entre des individus localisés. Elle reconstruit de manière abstraite les échanges entre des lieux de domiciliation. Elle est mieux à même de mettre en évidence les structures spatiales sous-jacentes que l’écume des déplacements. Il est donc discutable d’en tirer comme le Monde des conclusion sur l’effet du téléphone portable sur les distances dans le monde contemporain. Les spécificités du mobile sont justement gommées par le protocole. Pour la même raison, les auteurs de l’étude sont peu légitimes à avancer que le nomade sans attaches dans un village global ne semble pas encore être la norme, alors que leur méthode enracine justement le nomade en le rattachant à son village… local.

L’algorithme (mise en œuvre)

L’algorithme travaillant par itération, le découpage obtenu n’est que le dernier d’une série. Il est celui après lequel il n’y a d’autre regroupement possible que la France entière avec 100 % des communications en interne. Sur la vidéo ci-dessous, fournie sur le site de l’étude, on voit bien l’algorithme à l’œuvre qui regroupe progressivement les communes dans des agrégats à chaque fois plus vastes.

http://www.dailymotion.com/embed/video/xlnq3s

C’est malheureusement trop rapide alors que l’on souhaiterait voir comment se fait le regroupement et si d’autres niveaux administratifs n’apparaîtraient pas à certaines étapes intermédiaires.  En extrayant de la vidéo la série d’images correspondant à chacune des étapes on obtient la série suivante:

Cette série de cartes reste difficile à analyser car les regroupements intermédiaires ont reçu dès le départ une couleur proche de l’agrégat final. La structure régionale domine visuellement dès le début et empêche l’analyse des regroupements intermédiaires. Il est impossible de vérifier si ceux-ci correspondent aux cantons ruraux ou aux communautés de commune par exemple. On semble percevoir à certaines étapes des regroupements pouvant correspondre aux grandes agglomérations urbaines. Un autre traitement cartographique serait nécessaire pour s’en assurer.

L’article de ParisTech Review semble centré sur la quête du découpage ultime, celui qui explique tout et qui exprime parfaitement les structures de la vie quotidienne. Or les spécialistes du territoire ont bien montré le caractère vain de cette recherche [4]. Il n’existe pas de découpage universel. Il est donc très dommage que le programme ne soit pas utilisé de manière plus exploratoire, pour analyser pas à pas les logiques de regroupement. C’est pourtant un des avantages de cet algorithme, souligné par les auteurs eux-mêmes dans leur article [1. Il permet une exploration des résultats à différentes résolutions  et un repérage de regroupements intermédiaires qui peuvent aussi avoir du sens. Il faudrait donc étudier avec soin les structures qui apparaissent avant la Région et analyser leur nature.

8 Commentaires

Ce que votre projection favorite dit de vous

Cela vient de l’excellent Webcomic xkcd (merci Arthur). C’est en anglais, c’est vraiment drôle et très intelligent. J’ai traduit le texte à la fin du billet, avec l’aide précieuse de Bertrand qui a d’ailleurs mis sur son blog SIG974 une version graphique en français.

Et pour les ignares qui comme moi ne connaissaient pas la projection Waterman Butterfly, jetez donc un coup d’œil ici.

Ce que votre projection favorite dit de vous.

MERCATOR
Vous n’êtes pas vraiment un spécialiste de cartographie.

VAN DER GRINTEN
Vous n’êtes pas une personne compliquée. Vous aimez la projection de Mercator mais vous regrettez seulement qu’elle soit carrée. La terre n’est pas carrée mais circulaire. Vous aimez les cercles. Une super journée s’annonce !

ROBINSON
Vous portez par tous les temps une confortable paire de baskets. Vous aimez le café et les Beatles et vous pensez que la Robinson est la plus belle des projections. Ça ne se discute même pas.

DYMAXION
Vous aimez Isaac Asimov, le XML et les chaussures à orteils. Vous pensez que le Segway est injustement critiqué. Vous avez des lunettes 3D, que vous utilisez pour voir des modèles rotatifs de lunettes 3D encore meilleures. Vous tapez sur un clavier Dvorak.

WINKEL-TRIPEL
Le National Geographic a adopté la Winkel-Tripel en 1998 mais vous étiez un fan de la W-T bien avant qu’il s’y mette. Vous craignez qu’elle soit un peu dépassée et vous pensez à adopter la Kavrayskiy. Lors d’une soirée vous avez été dégouté quand un invité a exhibé ses chaussures à orteils. Tous les genres musicaux que vous écoutez commencent par “Post-”.

GOODE HOMOLOSINE
On dit que cartographier la surface terrestre c’est comme aplatir une peau d’orange, ce qui ne vous semble pas très difficile. Vous aimez les solutions faciles. Vous trouvez qu’il y aurait moins de problèmes si on élisait des gens normaux au parlement plutôt que des politiciens. Pour vous les compagnies aériennes devraient simplement acheter la nourriture aux boutiques de l’aéroport. Vous faites la vidange de votre voiture mais vous vous demandez secrètement si c’est vraiment nécessaire.

HOBO DYER
Vous voulez éviter l’impérialisme culturel mais vous avez entendu dire du mal de Gall-Peters.Vous fuyez les conflits et consommez bio. Vous militez pour neutraliser et féminiser les tournures du français et vous pensez que ce dont le monde a besoin c’est d’une révolution des consciences.

PLATE CARREE
Vous pensez que celle là est correcte. Vous aimez les x et y pour les latitudes et les longitudes. Les autres projections sont trop compliquées. Vous voulez que j’arrête de m’interroger sur les cartes pour que vous puissiez aller dîner.

UN GLOBE !
Oui, vous êtes vraiment intelligent.

WATERMAN BUTTERFLY
C’est vrai ? Vous connaissez la projection de Waterman ? Avez-vous vu la carte du Papillon de Cahill de 1909 qui l’utilise ? Vous en avez une reproduction encadrée chez vous !? Whaou…Écoutez, oubliez toutes ces questions, qu’est-ce que vous faites ce soir ?

PEIRCE QUINCUNCIAL
Vous pensez que quand on regarde un carte, c’est soi-même qu’on regarde. Après avoir vu Inception, vous êtes restés silencieux durant 6 heures. Vous flippez quand vous réalisez que tout le monde autour de vous a un squelette sous sa peau.Vous avez vraiment regardé vos mains.

GALL-PETERS
Je vous déteste !

Alt text de l’image:
Comment ? Vous pensez que si je n’aime pas la carte de Peters c’est parce que je ne suis pas prêt à remettre en cause mes certitudes culturelles ? Êtes-vous sûr que ce n’est pas vous qui vous … ::il met ses lunettes de soleil:: … projetez ?

1 Commentaire

Un retour vers le futur. Et si on explorait les espaces imaginaires…

Pour ceux que cela pourrait intéresser, voici les diapositives de ma présentation la semaine dernière à SIG 2011, la conférence francophone ESRI.

Si la première partie sur une recherche (impossible) de l’origine de la géomatique est inédite, on trouvera vers la fin un écho de billets écrits sur ce blog et surtout sur  (E)space & Fiction.

2 Commentaires

24 – Saison 8 : inventaire des techniques géonumériques

24previously.jpgVoici l’inventaire des outils géonumériques utilisés dans la saison 8 et ultime de 24. Il vient compléter ceux des saisons 4, 5, 6 et 7.

Vous pouvez consulter ici le principe de l’inventaire ainsi que des  exemples tirés des saisons 1 et 2. Vous trouverez aussi sur ce site une analyse de Jack Bauer, véritable héros géonumérique, une comparaison géospatiale de 24 avec une autre série “techno”, Alias, et une critique de la saison 6.

Je ferai paraître d’ici quelque temps une analyse de cette saison 8.

Si le cœur vous en dit, vous pouvez aussi faire le Jack et apprendre à Géolocaliser le Père Noël.

Attention ! Comme d’habitude, les commentaires et les images ci-après dévoilent sans pitié certaines péripéties de l’histoire. Lire la suite nuit grandement au suspense !


Saison 8 Épisode 16.00-17.00

Techniques :

    • Images satellitaires
    • Interception des liaisons radios de la police

La scène est à New-York. Jack donne son adresse au nouveau responsable de la nouvelle CTU. Celui-ci visualise les images satellitaires de la zone.

Il lui indique l’hélistation la plus proche et lui demande de s’y rendre.


A la CTU, Arlo scrute les images satellites mais l’objet de sa recherche n’est pas celui qu’on croit. Référence à la dimension “Dionysiaque” des outils de surveillance ? Voir l’article de  Kingbury and Jones III,
Walter Benjamin’s Dionysian Adventures on Google Earth”.
Cette touche d’humour est rare dans 24
.




Les liaisons radio de la police sont interceptées par les terroristes.

Les agents de la CTU suivent les opérations grâce au satellite.



La mise en scène des images est très différente dans cette nouvelle CTU. Elles sont plus grandes et projetées sur des espaces  translucides. Des murs d’images sont installés un peu partout avec des superpositions et des transparences.

Saison 8 Episode 17.00-18.00

Techniques :

  • Images capturées depuis un drone

Chloé pirate l’ordinateur d’Arlo pour avoir accès aux archives des images prises par un des drones survolant la ville dans les environs de l’immeuble de Meredith Reed. Sauf erreur, c’est la première fois qu’un drone est utilisé dans 24.

Saison 8 Épisode 18.00-19.00

Techniques :

  • Utilisation d’un réseau de caméras de surveillances privé
  • Visualisation de plans numériques en 2D puis 3D

Chloé demande à Jack de lui indiquer le numéro de série des caméras privées de la zone où le taxi a déposé l’homme qu’ils recherchent. Cette piste sera abandonnée très rapidement car Jack trouve le renseignement qu’il cherche en offrant 100$ aux jeunes qui jouent au basket.


Dana et Arlo ont réussi à décrypter le fichier trouvé sur le disque dur de Meredith Reed. Il s’agit d’un plan de travaux réalisés dans l’immeuble de l’ONU.Ils le visualisent en 2D sur leur écran.

Ils le projettent ensuite sous forme d’animation 2D puis 3D sur le mur d’écrans.



Un plan plus précis s’affiche ensuite indiquant la localisation d’une bombe incendiaire.

Saison 8 Épisode 19.00-20.00

Techniques :

  • Utilisation d’une vue aérienne (satellite, drone ?)
  • Carte SIG
  • Suivi GPS (+ signal radio ?)
  • Caméra de surveillance

 Dana visualise sur une vue aérienne le 4×4 du Président qui s’éloigne de la zone de l’attentat.

Les écrans des téléspectateurs ont grandi. ceux de la CTU aussi. Hasting regarde une vidéo qui vient s’afficher à la place de la vue SIG sur le mur écran.

Sur la carte numérique précédente mais affichée cette fois sur son écran, Arlo situé à la CTU localise Jack et René qui roulent dans leur voiture.

Les écrans de la CTU

Couverture aérienne

Saison 8 Épisode 20.00-21.00

Techniques :

  • Utilisation d’une vue aérienne satellite (temps réel)
  • Utilisation d’une vue aérienne satellite (archives)
  • Repérage grâce à une balise émettrice GPS

 Chloé visualise sur une vue aérienne le voiture des russes sortant du hangar.

A la CTU, l’image du drone ou du satellite s’affiche en grand derrière Hasting en même temps que sur l’écran de Chloé. Une cible rectangulaire marque la voiture suivie.


Jack et Chloé prennent conscience qu’ils ont suivi un leurre.

Chloé retrouve grâce au satellite la deuxième voiture qui a démarré après le départ de Jack.

Chloé repère alors le signal de la balise GPS de Renée, sortie du coffre du véhicule.

Chloé fait un zoom qui nous permet de voir la très bonne résolution de l’image satellitaire (2cm ?).

Saison 8 Épisode 21.00-22.00

Techniques :

  • Accès aux plans techniques d’un entrepôt de la police

 Dana visualise les plans et informations techniques d’un entrepôt où la police stocke des pièces à conviction et l’argent trouvé sur un groupe de dealers.


Saison 8 Épisode 22.00-23.00

Techniques :

  • Surveillance par caméra numérique sur un drone
  • Guidage à distance dans un bâtiment par accès aux données de sécurité et au réseau de caméra interne

Arlo pointe la caméra numérique du drone sur La voiture où se trouve Jack et le russe.



La résolution des image de la CTU s’est nettement améliorée au cours des années !

Diana de son côté guide Kevin et son acolyte dans l’entrepôt.



Pendant ce temps Jack est enlevé par un autre groupe russe qui échappe à la surveillance aérienne en se déplaçant…

… par les égouts.

Saison 8 Épisode 23.00-24.00

Techniques :

  • Localisation d’un appel téléphonique par triangulation

Jack demande à Chloé de tracer l’appel qu’il fait depuis le portable “emprunté” à l’homme de main de Bashaev.

Saison 8 Épisode 00.00-01.00

Techniques :

  • Localisation d’un appel téléphonique par triangulation
  • Guidage à distance dans un bâtiment par accès aux données de sécurité et au réseau de caméra interne

Chloé essaie de localiser l’appel du fils de Bazhaev.

Mais n’y parvient qu’approximativement.


Sur les écrans de la CTU, les cartes sont affichées en permanence même quand elles ne sont pas utilisées (ici identification vocale de la conversation).

Saison 8 Épisode 01.00-02.00

Techniques :

  • Carte de simulation du nombre de victimes de la bombe nucléaire

La Présidente se fait présenter en visioconférence le nombre de victimes occasionnées par la bombe selon sa localisation (la carte est en plein écran puis un panoramique suivi d’un zoom affichent le nombre de morts estimé).

Saison 8 Épisode 02.00-03.00

Techniques :

  • Cartographie en temps réel des capteurs de radio-activité

Chloé demande à Dana des informations sur les capteurs.

Et les drones de Arlo sont en position.

Saison 8 Épisode 03.00-04.00

Techniques :

  • Visualisation de cartes et d’informations de localisation sur grand écran
  • Plan de bâtiment en 3D
  • Visualisation des images d’un réseau de caméra vidéo intérieur
  • Visualisation des images prises par un drone
  • Plan de ville papier
  • Analyse spatiale
  • Localisation des métros en temps réel
  • Localisation d’un téléphone portable par triangulation et guidage à distance
  • Recherche de la localisation d’un bâtiment dans une base de données par ses propriétés
  • Reconnaissance faciale d’un individu sur une image prise par un drone/em>

Hastings fait un résumé de la situation. Les cartes en temps réel tapissent les grands écrans sur lesquels s’affichent des informations non localisées.

L’adresse de l’hôtel s’affiche au moment où Hastings évoque l’événement.

Chloé envoie à Jack un plan technique de l’hôtel en 3D.

Chloé voit Tarin et Kayla sortir de la chambre.

Les images du drone permettent de surveiller l’extérieur de l’immeuble.

Les cartes illustrent cette fois le discours de Jack. Les deux escaliers se mettent à clignoter au moment où Jack en parle.


Après “Il n’y a pas une minute à perdre”, un nouveau slogan pour 24 : “Il nous faut des images”.

En effet elles ne tardent guère.

Mais, à nouveau, le dispositif ne couvre pas tout l’espace.

Toujours une carte en fond d’écran.

Incidemment, perdu dans tous ces objets géonumériques, un vieux plan papier type calendrier des postes traîne sur le bureau.

Arlo fait une véritable analyse spatiale en déduisant du son du passage d’une rame de métro et de la zone de la ville où ils se trouvent …

la localisation précise des terroristes, en se fondant (implicitement) sur une position en temps réel de chaque rame.

La CTU essaie de localiser Kayla (et si elle jetait simplement un coup d’œil par la fenêtre pour savoir le nom des rues ?)

Chloé localise la banque où Kayla était séquestrée.


Dana guide Kayla à distance en suivant sa localisation par téléphone.

Chloé repère les sorties sur un plan de la banque.

Arlo élève le drone pour surveiller les 3 sorties…

… et repère les terroristes.

Dana visualise l’arrivée de Kayla sur une carte.

L’image prise par le drone permet de reconnaître le visage d’un personnage.

Mais pendant ce temps, la voiture de Kayla entre dans le tunnel de la CTU.

Peut-être l’épisode de la série le plus dense en dispositifs géonumériques avec les deux actions en parallèle toutes deux fondées sur des techniques de localisation et des déductions spatiales par mobilisation de données.

Saison 8 Épisode 04.00-05.00

Techniques :

  • Visualisation de cartes numériques
  • Carte traditionnelle papier affichée au mur
  • Localisation par visualisation d’images satellite temps réel
  • Localisation par visualisation de caméras de surveillance routière

Après la destruction des installations électroniques de la CTU, Bauer contacte Phil Holden au bureau de Washington de la NSA pour lui demander son assistance. Très joli travelling sur le bureau de Holden avec les deux écrans affichant des cartes, l’une de la région de New-York à gauche, un planisphère à droite et – au mur – une carte de la région de Washington, DC.

Mais la NSA, agence en charge des communication aux Etats-Unis, n’a que des satellites (comme la CTU des saisons précédentes) et aucun n’est disponible sur la zone car toute la surveillance aérienne passe par la CTU.


Jack propose alors à Holden d’utiliser le réseau de caméra de surveillance du trafic routier.


Quand Chloé remet en marche le système informatique, c’est bien entendu une carte qui apparaît, en signe de régénérescence des capacités de la CTU. Ou comment une carte numérique se forme à partir du chaos et donne une forme au monde, une référence anticipée et inversée à la scène finale.

Saison 8 Épisode 05.00-06.00

Techniques :

  • Visualisation d’images satellites enregistrées précédemment
  • Géovisualisations de simulation d’impact
  • Consultation d’un itinéraire routier à partir d’une plan de circulation
  • Calcul d’une zone tampon
  • Système de navigation embarquée

Chloé visualise les images satellites fournies par la NSA enregistrées quelques minutes avant.

Elle remonte progressivement dans le temps …


… avant de revenir “au temps réel” pour pister les terroristes.

Mais Dana sabote la réception satellite pour leur permettre d’échapper aux pisteurs.

Encore un plan qui débute par une vue d’image géographique géante avant que la caméra pivote vers les protagonistes. Il s’agit semble-t-il des scénarios des pertes liées à l’explosion de la bombe dans Manhattan.

La même visualisation géographique animée, plus discrète car sur un ordinateur portable, vient apporter quelques touches de couleur à plusieurs reprises dans la suite de la scène.

Samir guide Tarin vers une cible potentielle en se basant sur les données routières du NYPD que lui a fournies Dana.

Une simulation par zone tampon de l’impact est calculée (!)

Accrochée au mur du bureau d’Ethan à l’ONU, une carte qui semble être la même que celle accrochée dans le bureau de Holden, à Washington.

L’équipe d’intervention du Général Brucker calcule son heure d’arrivée sur le lieu de l’embuscade.

Saison 8 Épisode 06.00-07.00

Techniques :

  • Identification par visualisation de caméras de surveillance
  • Usage de satellites d’observation “repositionnables”
  • Visualisation d’un plan urbain numérique

Jack demande à Chloé de visualiser les images d”une caméra de surveillance datant de quelques minutes pour identifier le véhicule qui a emmené le Président Hassan.


Cela lui permet de connaître la direction du véhicule …

… pour orienter les satellites sur le quartier en question.


Ces images censées provenir d’un satellite de la NSA sont très précises, comme on peut le voir. On avait cru comprendre dans la première partie de la saison que c’étaient les drones qui fournissaient ce type d’image.

En tout cas, les images prises 10 mn avant sont parlantes. Le satellite regardait au bon endroit !



Les images sont transférées à la maison blanche. Dans la suite de cette séquence, la présidente et tous les protagonistes deviennent alors des spectateurs de l’action de Jack Bauer qu’ils regardent sur les écrans géonumériques.

La mise en scène se fait extrêmement graphique, mêlant déplacements de personnages, regards, cartes animées et photographies aériennes. Les dialogues décrivent ce que la carte affichent, elles-même faisant la transition vers l’image de l’action sur le terrain. Toute la scène est construite sur cette alternance de vues spatialisées de la scène en train de se dérouler.

Dana veut prévenir le groupe terroriste de l’embuscade et visualise le plan de la ville.

Découverte par Arlo, c’est ce plan qui la trahit

Mais elle peut continuer à prévenir Tarin

Saison 8 Épisode 07.00-08.00

Techniques :

  • Visualisation d’un réseau de caméras de surveillance
  • Visualisation d’un immeuble en 3D
  • Visualisation d’une photographie aérienne
  • Analyse de la situation d’un appartement d’un environnement par analyse de son enluminement sur une vidéo
  • Visualisation d’une image de drone
  • Affichage sur une carte d’un diagramme numérique de l’empreinte sonore mesurée en temps réel par un capteur

Hastings demande à voir sur son mur d’écrans les images des caméras de surveillance de la CTU.


Une géovisualisation 3D illustre les propos de Dana à propos de la planque de Samir.

Ainsi qu’une photographie aérienne

Chloé déduit des lumières et des ombres d’une vidéo dans quel appartement de l’immeuble se trouvent Hassan et ses ravisseurs





Arlo affiche les images du drone

Chloé affiche sur un plan les diagrammes analysant les sons venant de différents appartements pour repérer les ravisseurs de Hassan. Première utilisation dans 24 de cette technique.


Saison 8 Épisode 08.00-09.00

Techniques :

  • Visualisation d’images satellites enregistrées précédemment

Chloé demande à Arlo de visualiser les images du satellite quelques minutes avant dans les environs de l’appartement de Jack.

Mais elles ne permettent pas de retrouver le tireur

Saison 8 Épisode 09.00-10.00

Techniques :

  • Affichage de différents types de géovisualisations numériques
  • Visualisation d’une image satellite ou prise par un drone

Peu d’utilisations d’une technique spécifique dans cette épisode mais un joli plan de Jack Bauer devant son mur d’images.

Chloé contemple Jack en train de prendre le garde en otage. Cette scène anticipe la scène finale.

Saison 8 Épisode 10.00-11.00

Techniques :

  • Cartes animées en temps réel
  • Images satellites
  • Caméras de surveillance routière
  • Reconnaissance faciale
  • Cartes sur un téléphone
  • Consultation d’un plan de bâtiment en 3D

Les affaires géonumériques reprennent avec l’évasion de Jack en hélicoptère.

Quand il se fonde dans la foule, Chloé fait mobiliser les moyens de repérage habituels de la CTU.

Arlo apporte la réponse quelques minutes après.


Chloé a réussi à copier le lieu de destination de Dana Walls depuis le téléphone du chef de la compagnie privée qui doit l’escorter.

Chloé guide Jack dans le bâtiment où est censée être enfermée Dana Walls.


Saison 8 Épisode 11.00-12.00

Techniques :

  • Caméras de surveillance routière
  • Reconnaissance faciale
  • Localisation par reconnaissance visuelle et appel au 911
  • Caméra de surveillance d’une banque en temps réel

Chloé cherche Jack, Cole et Dana sur les caméras de surveillance du trafic routier.


Mais la zone de recherche est trop vaste

Bauer a été reconnu à la banque par quelqu’un qui a appelée le 911 (numéro d’urgence). Utilisation d’une technique classique de localisation

Elinley accède au réseau de caméra vidéo de la banque.

Le système de reconnaissance facial en temps réel sur les images vidéo permet de repérer Jack.

Saison 8 Épisode 12.00-13.00

Techniques :

  • Localisation par écoute téléphonique
  • Caméra de surveillance d’un grand magasin en temps réel
  • Localisation par appel au 911

Pillar a intercepté la conversation téléphonique de Jack à Meredith, grâce au système d’écoute Echelon.

Il organise un guet-append dont il visualise l’exécution en temps réel sur les caméras vidéos du magasin Turner. Ce montage alterné de visualisation en “direct” et de vue à travers une caméra de surveillance devient une marque de la saison


Une nouvelle fois, un appel au 911 ( technique traditionnelle de localisation) permet à Chloé et Arlo, privés d’autres moyens techniques par Pillar, de recoller à l’enquête.

Arlo a piraté le circuit de vidéo interne de Turner.

Saison 8 Épisode 13.00-14.00

Techniques :

  • Reconnaissance faciale
  • Système de localisation d’adresse et visualisation cartographique sur smartphone

Arlo a retrouvé sur les images vidéo de Turner l’allié de Jack.

Première fois dans 24 qu’une application de type Google Maps est utilisée. La marque n’est pas présente, contrairement à Sprint, Cisco. Rappelons que 24 anticipe Google maps de 4 ans (sortie 2005).

Saison 8 Épisode 14.00-15.00

Techniques :

  • Camera thermique
  • Reconnaissance faciale

Cole utilise ce qui semble être une caméra thermique pour voir à travers le mur où se trouve Jim Ricker . Première utilisation de cette technique dans 24 sauf erreur.


Arlo a retrouvé un reflet du visage de Jack grâce à son logiciel de reconnaissance faciale.

Saison 8 Épisode 15.00-16.00

Techniques :

  • Planisphère
  • Circuit interne de vidéosurveillance
  • Visualisation par les caméras installé sur un drone en direct
  • Visualisation par les caméras installé sur un drone en différé

Chloé suit l’arrivée du commando à la recherche de Jack sur son PC

Sur le mur du fond de la salle officielle de l’Immeuble des Nations-Unies où doit se signer le traité, un planisphère stylisé est accroché.

Arlo a repéré par le drone l’interception de l’ambulance qui emmenait Jack à la CTU

Arlo visualise la scène enregistrée par le drone quelques minutes avant. On remarquera le défilement de caractères alphanumériques le long de l’écran, comme pour renforcer le caractère informatique de ces images, qui dans cet univers d’écrans ne se suffisent plus à elles-mêmes.

Arlo revient au temps réel et les agents de la CTU peuvent suivre l’exécution de Jack.

Les tueurs ont un appel de la présidente. Ils ont été joints par un “signal micro-onde”.

Ils découvrent la présence du drone au-dessus d’eux.C’est l’unique fois dans 24 où le spectateur viusalise le dispositif de surveillance, qui prend la forme d’un point brillant.

La séance finale de cette ultime saison n’échappe pas au pathos mais elle est d’une très grande cohérence. Pour la première fois le dispositif de surveillance habituellement toujours univoque fonctionne dans les deux sens. La caméra du Drone soutient le dialogue entre Chloé et Jack et permet un échange de regards. Ensuite Chloé décide d’éteindre la caméra pour laisser Jack s’enfuir et le visage de celui-ci se décompose en une mosaïque de pixels, avant la coupure de la liaison et l’écran noir de la fin du compte à rebours. Le héros géonumérique est définitivement (?) sorti du radar. Son écho électronique s’arrête, son image se désintègre.












Fin de la saison 8 et ultime de 24

3 Commentaires

500 millions d’amis, la carte de Facebook – 3) Evolution

Troisième partie : analyse de l’évolution de l’emprise spatiale de Facebook

Dans le premier billet sur ce thème, je procédais à une déconstruction de la carte publiée par P. Butler sur les amitiés Facebook et dans le deuxième je proposais une analyse géographique générale de la présence mondiale du site de socialisation.

Mon but dans celui-ci est de mettre en regard cette image avec d’autres cartes publiées antérieurement par Facebook.

L’évolution de l’emprise spatiale de Facebook

En avril 2009 – c’est à dire il y a un siècle à la vitesse à laquelle Facebook s’est développé -  Mark Zuckerberg publiait un billet pour fêter les 200 millions d’utilisateurs du site de socialisation (il court aujourd’hui vers les 600 millions). Il y présentait  une vidéo qui incluait une animation cartographique illustrant le développement de Facebook à travers le monde. Elle se présente sous forme d’une série de cartes de densité d’utilisateurs Facebook par miles carré à différentes étapes de son développement : 10, 30, 50 ,100, 150, 175 puis 200 000 000 d’utilisateurs. J’ai extrait les  cartes de la vidéo pour comparer la carte de Facebook publié par Paul Butler et modifiée par mes soins avec le dernier état publié, en avril 2009, alors que Facebook comptait donc 200 millions d’utilisateurs.

Carte de la densité des utilisateurs Facebook en avril 2009  (Source. M. Zuckerberg)

J’ai ensuite repris ma carte lissée que j’ai reprojetée en Plate Carrée et traitée dans une sémiologie analogue à la carte du billet de Zuckerberg.

Carte des utilisateurs Facebook en décembre 2010 (Source : P. Butler, mod. TJ)

Densité vs quoi ?

On constate que les cartes  issues de la vidéo présentent une différence significative avec celle que nous avons adaptée de Butler. Celle-ci, bien que généralisée, offre plus de détail et localise plus précisément les utilisateurs Facebook que celle du billet de Zuckerberg qui procède à un calcul de densité et donc à un lissage de voisinage. Il est donc difficile de comparer précisément la carte de 2009 et celle de 2010. D’abord 300 millions d’utilisateurs se sont ajoutés entre les deux dates. Ensuite on ne connaît pas la méthode précise utilisée pour calculer les densités dans les cartes publiées par Zuckerberg. Enfin le dégradé de jaune au blanc que j’ai choisi pour coller le plus possible à l’autre carte est complètement arbitraire et ne peut être réellement mis en rapport quantitatif avec les densités. On remarque par exemple que la carte de 2009 fait apparaître des zones de haute densité d’utilisateurs en Nouvelle-Angleterre, à New-York, en Hollande et dans le Grand Londres qui n’apparaissent pas sur la carte de 2010.

Une structure spatiale analogue

Même s’il est clair que les deux cartes ne mesurent pas exactement de la même manière le phénomène,  elles présentent des répartitions globalement très similaires. Ce sont les mêmes parties du monde qui apparaissent comme très utilisatrices de  Facebook. Entre avril 2009 et décembre 2010, les utilisateurs Facebook ont presque triplé mais la stabilité dans la répartition spatiale est frappante. La très grande majorité des 300 millions d’utilisateurs gagnés par Facebook depuis avril 2009 l’ont été dans des zones où le site était déjà massivement présent. On ne constate  a priori que de faibles gains territoriaux en 18 mois: les Philippines ou l’Indonésie  par exemple. Le fait saillant reste la stabilité de l’emprise au cours du temps.

Une diffusion spatiale qui semble ralentir

On revisionne alors la vidéo pour comprendre la logique de la diffusion spatiale du site avant 2009. Celle-ci apparaît même plus nettement si l’on juxtapose les cartes qui en sont extraites puis la carte de fin 2010 :




Il en ressort très nettement que si Facebook connaît d’abord une diffusion rapide des Etats-Unis et l’Angleterre vers l’Europe puis vers certaines régions du reste du monde,  son extension spatiale se ralentit très fortement après le 100 millionième utilisateur, atteint en août 2008. Les grandes  régions concernées semblent rester  globalement les mêmes depuis lors, hormis certains gains déjà notés en Europe orientale et en Asie du Sud-Est.

On vérifie ici ce que j’écrivais dans le volet précédent: Facebook a conquis une bonne partie des zones de la planète densément connectées à Internet, là où les individus ont des accès personnels au réseau. Sa croissance très rapide (400 millions de nouveaux utilisateurs entre août 2008 et décembre 2010) se fait donc essentiellement dans les pays où il est déjà implanté et où il devient d’autant plus difficile d’y échapper qu’une plus grande partie de la population l’utilise déjà. Chez les classes d’âge 15-25 ans en France actuellement, ne pas avoir de compte Facebook c’est s’exclure de fait de son groupe de relations : les invitations, les fêtes, et d’une manière générale toutes les activités sociales passent maintenant par Facebook qui accapare aussi les messages qu’échangent les “amis” tandis que la messagerie traditionnelle tombe en désuétude. Mais Facebook a aussi gagné d’autres aclasses d’âge et sert souvent d’interface principale d’accès au Web pour un de plus en plus grand nombre de personnes. D’après Le Monde du 26 avril 2011, la question de l’inscription des 9-15 ans sur Facebook, qui n’est pas permis par le site, devient un problème pour les parents.  Dans d’autres pays, même si on a salué son rôle dans le déclenchement des “révolutions arabes”, on peut penser que son rôle social n’est pas du même ordre.  En tout cas, si la croissance “interne” est extraordinairement rapide, la croissance “externe” semble plus difficile. La boule de neige grossit sur place, elle ne s’étend pas autant en périphérie.

Conclusion

La confrontation de la carte de 2010 avec les cartes historiques fournies par Facebook confirme sa validité pour évaluer l’emprise spatiale du site de socialisation. Elle ne représente pas à proprement parler une densité d’utilisateurs mesurable, mais quelque chose qui s’en rapproche, une intensité d’usage de Facebook en un point. Mais l’échelle de mesure n’étant pas étalonnée, nous ne savons pas la graduer et donc estimer ni sa progressivité ni sa régularité. Serait-elle par exemple tronquée sur les plus hautes valeurs, là où se trouvent les grandes densités ? Une manière de l’estimer est de mesurer son écart avec des données statistiques de comptage d’utilisateurs Facebook, ce qu’on fera dans un billet ultérieur.

13 Commentaires

500 millions d’amis, la carte de Facebook – 2) Analyse globale

Après avoir démonté la première carte mondiale de Facebook et montré qu’elle ne disait pas ce qu’elle prétendait dire mais qu’elle exprimait essentiellement le discours “Facebook”, j’essaie dans ce deuxième volet de la reconstruire en corrigeant certains de ses biais pour l’analyser.

Deuxième partie : analyse globale

Dans le précédent billet, j’analysais et critiquais la carte réalisée par Paul Butler sur les amitiés Facebook. Je tente ici de la reconstruire pour voir ce qu’elle pourrait nous dire, sachant que, comme je l’expliquais, on ne peut pas réellement visualiser à partir de cette carte les connexions Facebook entre les lieux. Ce serait passionnant mais il faudrait disposer des données d’origine et proposer une autre visualisation. A défaut, j’essaie de débarrasser l’image de certains de ses biais pour y lire plus simplement la répartition des usagers de Facebook à travers le monde. Ensuite je la confronte visuellement à d’autres cartes, pour comprendre la nature de l’emprise Facebook.

En procédant ainsi, je n’obtiens pas de résultats véritablement originaux mais je relativise un peu la folie Facebook  tout en mesurant la formidable puissance du site de socialisation.

Image d'origine

Reconstruction

Correction de la projection

La première chose à faire est de corriger la projection choisie qui n’est pas adéquate. Il semble que Paul Butler ait simplement affiché les coordonnées géographique en latitude et longitude comme des coordonnées cartésiennes, en plaçant l’origine des coordonnées à l’intersection du méridien de Greenwich et de l’Equateur. Cela correspond à une projection dite Plate Carrée qui est un modèle très simple et très ancien de projection cylindrique. Comme toutes les projections cylindriques, y compris celle de Mercator utilisée par Google, elle a tendance à déformer les surfaces en exagérant celles qui sont loin de l’équateur (voir cet article de L. Jégou et D. Eckert dans la revue Mappemonde). Elle exagère par exemple la surface de la Scandinavie comparée à l’Inde ou de l’Amérique du Nord par rapport à l’Afrique. Pour corriger cette distorsion, je souhaite choisir une projection plus respectueuse des surfaces (on dit équivalente) même si elle change les formes. Mais je ne dispose pas des coordonnées géographiques de l’image originale. Je l’ai donc intégrée dans un logiciel de Système d’Information Géographique (SIG) (ArcGIS de la société ESRI). Les limites de la carte de Paul Butler sont en effet  assez précises pour qu’on puisse les faire coïncider avec les limites des continents et superposer l’image à une image satellite du monde référencée dans un système de coordonnées en WGS 84. J’ai donc géoréférencé l’image en prenant des points de repères par rapport à cette image satellite et je l’ai affichée selon une projection de Mollweide, plus respectueuses des surfaces des pays et des continents. J’ai auparavant utilisé un logiciel d’imagerie pour effacer le logo Facebook de l’image dont la déformation venait perturber la lecture.

Image recalée et en projection Mollweide

Correction des valeurs de l’image

Comme on l’a vu la carte présente à la fois les connexions et les connectés en surpondérant les connexions à longue distance pour les faire apparaître à l’échelle du monde. On peut donc prendre le parti d’éliminer autant que faire se peut ces liaisons lointaines de manière à ne garder que les liaisons locales, que l’on suppose très fortement corrélées avec le nombre de connectés à Facebook. On va en effet tirer parti du mode de visualisation choisi par Paul Butler qui n’additionne pas les intensités des connexions mais affiche au-dessus celle dont la valeur est la plus forte.  On peut faire l’hypothèse que les valeurs de connexions locales, proportionnelles aux connectés, sont la plupart du temps plus fortes que les liaisons longue distance. Ainsi, en supprimant les valeurs faibles de l’image au moyen d’un seuillage des couleurs, on devrait faire disparaitre les liaisons lointaines sans trop dénouer les structurations locales de la présence Facebook. Pour simplifier les affichages dans le SIG, j’ai séparé les trois canaux de l’image couleur 24 bits et j’en ai fait un seul canal correspondant à la moyenne des trois canaux. J’obtiens une image comparable à celle d’origine mais dans un seul canal dont les valeurs s’échelonnent de 0 à 255. Après différents tests, j’ai choisi de laisser à 0 tous les pixels dont la valeur est inférieure à 190 en maintenant une dynamique linéaire entre 190 et 255.  Ce seuil de 190 est bien sûr arbitraire et discutable. Je l’ai choisi pour ramener à 0 la quasi totalité des pixels situés dans les océans, c’est à dire ceux dont on est sûr qu’ils ne correspondent qu’à une connexion longue distance.  En faisant cela je dois certes gommer certaines zones terrestres à présence faible de Facebook, mais cela me semble très localisé.  On en discutera dans le troisième billet. On obtient donc un indicateur plausible de la présence de Facebook dans le monde, qui ressemble à la carte ci-dessous. Moins jolie mais plus juste que la cartes des amitiés …

Image reclassée, recalée et en projection Mollweide

Pour rendre plus visible les données à cette petite échelle, j’ai ensuite densifié légèrement les zones de présence Facebook en passant sur la carte un filtre maximum dans une fenêtre 5×5 qui diffuse les fortes valeurs dans le voisinage proche. Cela permet de mieux faire ressortir les petites zones en exagérant leur surface. Ceci pour un simple usage de visualisation sur ces cartes très générales. J’ai aussi changé la palette et inversé l’ordre des valeurs. Plus la teinte est sombre, plus il y a de membres Facebook. Cela facilitera les combinaisons visuelles avec les autres cartes.

Image reclassée, recalée, filtrée et en projection Mollweide

Cette intégration dans un SIG a aussi un très grand avantage. Elle me permet de confronter la carte Facebook à d’autres données géographiques. Je peux par exemple afficher les limites des pays (données fournies par ESRI) pour mieux localiser le phénomène Facebook.

Analyse cartographique globale par comparaison visuelle

Que nous dit la carte mondiale des amitiés Facebook ? Cette carte confirme bien sûr ce qu’on voyait déjà en observant rapidement la carte d’origine : certains pays sont quasi absents de Facebook : le Brésil, la Chine, la Russie. L’Afrique dans son ensemble a pratiquement disparu. Certains internautes ont déjà proposé des compléments à cette carte. Sur Nawaat, le blog collectif  tunisien très en pointe dans la “révolution tunisienne”,  Sami Ben Gharbia citait dès le mois de décembre le travail de Thorsten Gaetz qui compare la carte avec  une carte des densités mondiales de population et une carte des zones où les autres sites de réseau social sont actifs. je reprends ici une analyse systématique générale de comparaison de cette carte de l’intensité des connexions Facebook avec des cartes de distributions d’autres phénomènes au niveau mondial. La méthode ne peut être qu’approximative car nous n’avons pas d’information sur les quantités mesurées dans la carte Facebook.  Tout ce que nous pouvons supposer est que plus les pixels ont une valeur forte, plus l’usage de Facebook est intense. Pour interpréter la répartition des membres du site de socialisation, nous devons disposer de quatre autres informations :

  1. Où sont les humains ?
  2. Où sont les humains ayant l’électricité ?
  3. Où sont les humains connectés à Internet ?
  4. Où sont les humains membres d’un site de réseau social ?

Nous présentons ci-dessous une analyse de comparaison visuelle à partir de cartes disponibles sur le Web.

La population mondiale

Il est possible alors de comparer notre carte avec des cartes de répartition de la population. Il en existe plusieurs sur le Web. Nous avons repris celle de la banque mondiale qui présente les densités de population par compilation des recensements et rapportées à une grille de résolution de 5 km2. Elle date de 1995 mais les structures générales ont vraisemblablement peu changé. Nous l’avons géoréférencée et l’avons mis la carte en dégradé de gris pour faciliter la comparaison. Les zones les plus peuplées sont en clair. Les limites politiques, en clair aussi, brouillent un peu le message mais les grandes structures apparaissent.

On voit par comparaison visuelle que  Facebook se trouve bien représenté dans certaines zones de population extrêmement denses mais pas dans toutes. Pour comparer plus facilement les deux cartes, je les superpose avec deux palettes de couleurs différentes (bleu pour Facebook et gris pour les densités) en laissant une transparence à la carte du dessus. Ce n’est pas complètement satisfaisant mais c’est la manière la plus rapide de procéder.

Superposition de la présence potentielle Facebook avec les densités de population

On constate que Facebook ne concerne qu’une faible partie des zones densément peuplées de la planète et délaisse les zones où se concentrent les plus pauvres en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Ce n’est pas un scoop, mais il était important de le rappeler. Dans de nombreux cas, ces populations n’ont même pas accès aux bases du confort ni à un logement décent.  Elles n’ont pas forcément l’électricité. Alors, Facebook…

Que la lumière soit !

On peut à ce propos utiliser une carte célèbre, celle de l’éclairage la nuit en 2003 élaborée par la Nasa à partir de nombreuses images satellites, que nous avons aussi géoréférencée et qui nous montre où sont les hommes à travers leurs traces lumineuses vues de l’espace.

Carte de l’éclairement

Elle intègre bien sûr d’autres éléments que la présence d’hommes au sens strict et direct, comme les torchères des champs pétroliers, les feux de tourbières en Russie ou les lampadaires des réseaux routiers. Et surtout elle induit un biais : les zones les plus éclairées ne sont pas les plus peuplées mais les plus “développées”. Il suffit de comparer l’Europe ou les Etats-Unis avec la Chine par exemple. Cette carte est cependant intéressante car le niveau d’éclairement a une relation avec l’accès à l’électricité, préalable à toute connexion à Internet. Il faut cependant ne pas oublier qu’elle ne mesure pas l’équipement électrique réel. On peut avoir l’électricité dans sa maison sans que le la route à côté soit éclairée en permanence, heureusement. Quoiqu’il en soit, on mesure à travers les différences d’éclairage en Afrique, Amérique du Sud et Asie, comparées à l’Europe et aux Etats-Unis que l’accès à l’électricité limite l’accès à Internet et donc à Facebook dans une grande partie des zones densément peuplées des pays les plus pauvre.

Superposition de la présence potentielle Facebook avec l’éclairement

La superposition de la carte de la présence Facebook (en bleu) avec la carte de l’éclairement permet de différencier les zones où l’absence de Facebook correspond à une absence ou à une faiblesse d’infrastructure en énergie comme dans l’Afrique intertropicale, et les zones où les hommes sont reliés à l’électricité mais où Facebook reste peu utilisé : toute l’Asie (y compris le Japon) hormis l’Indonésie, les territoires de l’ancienne URSS, l’Afrique du Sud, l’Amérique Latine sauf l’Argentine et le Chili.

L’accès à Internet

Le dernier facteur à prendre en compte est l’accès Internet lui-même. Chris Harrison a réalisé en 2007 une carte de la densité des connexions Internet au niveau mondial. Elle présente une échelle relative, permettant de comparer les différentes régions du monde entre elles. Il faut cependant différencier à ce propos l’équipement de l’usage. Dans les pays les  plus pauvres, des dizaines de personnes peuvent partager une connexion unique grâce aux lieux collectifs d’accès à Internet.

Densité des connexions Internet en 2007. Source : Chris Harrison

Malgré sa résolution assez grossière, on mesure combien l’accès à Internet est limité dans certaines régions du monde, surtout les plus denses en population.

Superposition de la présence potentielle Facebook avec la densité de connexions à Internet

Quand l’on superpose cette densité de connexion avec la carte Facebook et si on la considère comme un indicateur fiable de la facilité d’avoir accès à Internet à la fin des années 2000, on prend conscience que Facebook occupe déjà la majeure partie des zones hyperconnectées du monde, Japon et Europe orientale exceptés.  Il est même très présent dans des zones relativement moins connectées en 2007 comme l’Indonésie ou l’Argentine.

La carte des réseaux sociaux

Enfin, Facebook n’est pas le seul système de réseau social, même s’il est celui qui rassemble le plus de membres dans le plus grand nombre de pays. Il existe de nombreux concurrents, limités souvent à certaines régions du monde Vincenzo Cosenza en a dressé une carte très intéressante en compilant les données de fréquentation des sites par pays données par Alexa et Google Trends. On voit bien quels concurrents bouchent les trous de la carte de Google: Orkut et ses 50 millions d’utilisateurs au Brésil,  Qzone et ses 200 millions d’utilisateurs chinois, Vkontakte et ses 100 millions de membre revendiqués en Russie, Ukraine, Biélorussie et Kazakhstan, sans compter les autres :  Hi5 très utilisé en Amérique centrale, RenRen le réseau social des étudiants chinois et ses 20 millions d’utilisateurs ou encore Cloob, en Iran et Mixi au Japon.

Quelques réseaux sociaux concurrents

Une fois placés sur la carte, on voit que les limites de la présence Facebook correspondent presque exactement à des frontières politiques. Il peut s’agir de choix nationaux affirmés, comme en Chine ou en Iran. Encore notera-t-on qu’il y a des usagers de Facebook à Téhéran et à Hong-Kong. Il peut s’agir de logiques socio-culturelles spécifiques. Laurent Jégou dans un commentaire sur le précèdent billet citait cet article du New-York Times qui explique que Facebook n’arrive  pas à s’implanter au Japon, pourtant une des sociétés les plus connectée au monde (voir la carte ci-dessus de l’accès à Internet). Des concurrents puissants sont déjà installés et la culture Internet y est ancienne  et organisée différemment. Pourtant les choses changent vite comme le montre la série de cartes de Vincenzo Cosenza où l’on voit chaque mois de nouveaux pays tomber dans l’escarcelle de Facebook. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la notion même de réseau social n’est pas claire  : certains sites sont plus des portails ou se spécialisent sur des types d’utilisateurs: étudiants, joueurs, etc. ou s’organisent par communautés d’intérêt. Leur fonction n’est donc pas toujours comparable à celle du très généraliste Facebook.

Conclusion

Cette petite analyse très simple illustre comment on peut combiner, croiser et recouper visuellement des données cartographiques trouvées sur le Net. Si elle n’apporte pas de vue révolutionnaire sur la présence Facebook dans le monde, elle rappelle cependant que le site de socialisation ne concerne encore qu’une minorité de la population de la planète, celle qui a accès à un ordinateur.  Elle montre aussi que l’accès à facebook suppose une infrastructure technique et un environnement économique capable de le supporter et dont l’efficacité varie selon les pays.

Ceci dit, la domination de Facebook sur la grande majorité des zones à accès Internet hyperdense est saisissante. Le Japon en est un contre-exemple très spécifique. On note aussi des variations très fortes d’un pays à l’autre qui laissent paraître, contrairement à ce qu’affirme la vulgate Facebook à propos de la connexion généralisée, que les frontières politiques, culturelles et sociales demeurent fortes.  Mais le rouleau compresseur Facebook avance à toute allure. On essaiera d’analyser quelques configurations régionales dans un ultime volet de ce billet à rallonges.

A suivre, le troisième volet: évolution

31 Commentaires

500 millions d’amis, la carte de Facebook – 1) Déconstruction

La carte  des relations  du réseau social à l’échelle mondiale parue sur le site de Facebook mérite une analyse. En voici le premier volet, consacré à un essai de déconstruction de la carte d’un point de vue  géomatique et sémiologique.

Paul Butler est stagiaire chez Facebook. Il a publié le 14 décembre 2010 sur Facebook Engineering une très belle carte des connexions entre les membres  du site de socialisation. Elle a été déjà beaucoup commentée par les blogs (voir un échantillon ici) mais, étrangement, un peu moins par les sites de la presse classique, pourtant toujours excitée par le bébé de Zuckerberg (voir quand même l’article de BBC News). On s’extasie sur la précision de la carte, sur sa beauté, sur la clarté et la précision des structures géographiques qu’elle fait apparaitre. On remarque les blocs entiers de la planète qu’elle laisse de côté : la Russie, la Chine, le Brésil. On s’inquiète de l’emprise grandissante du dragon de Palo Alto.

On semble cependant s’interroger assez peu sur la manière dont cette carte a été construite. Comment résumer en une seule image la répartition dans le monde de 500 millions de personnes ayant chacune en moyenne, paraît-il, 150 relations?  Quels choix ont été effectués dans le traitement de données et dans les paramètres de visualisation ? La carte nous aide-t-elle à comprendre la répartition des membres de Facebook à la surface du globe et leurs liens ? Je propose un essai de déconstruction/reconstruction  de la carte sur trois plans : géomatique, sémiologique et géographique pour interpréter et analyser ce qui me paraît être, avant tout, un objet idéologique (voir ici le deuxième volet de ce billet).

Visualizing Friendships par Paul Butler. Facebook

Haute résolution (3.8Mo)

Première partie : analyse géomatique et sémiologique

Analyse géomatique

Méthode

Comment P. Butler a-t-il procédé pour traiter les données? Il l’explique assez précisément dans son billet. La carte est le résultat d’un travail que l’on peut qualifier de géomatique, plus précisément de fouille de données spatiales. Il s’agit de comprendre au  moyen de traitements informatiques la structure spatiale sous-jacente à un échantillon de 10 millions de paires de membres de Facebook (appelés amis en Facebooklangue) pris sur l’entrepôt de données du site. Butler a caractérisé chaque ami par son lieu de résidence puis agrégé les paires d’amis en paire de lieux, en regroupant toutes les relations concernant deux mêmes lieux. Il a évalué l’importance de chacune de ces relations en sommant le nombre de couples d’amis concernés.  Il a ensuite associé aux lieux leurs coordonnées géographiques et exploré différents types de visualisation dans le logiciel libre de statistique R. Il a d’abord affiché les points, sans succès, puis n’a gardé que les lignes entre ces points, qu’il a rendu semi-transparentes. Malgré cela, le volume trop important des données et les limites graphiques de l’environnement informatique ne laissaient apparaître qu’une forme floue.

Pondération

Butler a donc décidé de pondérer l’affichage des lignes en  combinant deux critères : le nombre de membres prenant part à la relation et la distance entre les lieux. Il a affiché les lignes en fonction de ce poids avec un dégradé de couleur allant du noir au blanc par le bleu. Les lignes situées au-dessus et qui sont les seules visibles sont celles qui ont le poids le plus fort. Ce sont celles qui sont les plus longues ou qui regroupent le plus grand nombre d’amis. De plus, il a semble-t-il détourné, sans préciser par quelle technique, certaines lignes longue distance qui passaient au milieu de la carte et les a déportées à la périphérie. Enfin, il a remplacé grâce à un calcul de distance orthodromique les lignes droites par des courbes qui correspondent à la plus courte distance sur la sphère terrestre. Cela a permis de faire apparaître la structure spatiale ci-dessus.

Pour rendre lisible un jeu de données très volumineux, il a donc évidemment fallu synthétiser. Les données de base ont fait l’objet d’un traitement informatique élaboré d’agrégation statistique puis de hiérarchisation visuelle, qui fabrique une structure autant qu’il la révèle (pour reprendre la métaphore photographique utilisée par P. Butler au début de son billet).

Agrégation des données

Contrairement à ce qu’on pourrait croire quand on regarde la carte rapidement, chaque ligne ne matérialise pas une relation entre deux amis. Elle regroupe tous les amis d’une ville qui ont des amis dans une autre ville. Ce n’est pas gênant en soi mais Butler lui-même joue sur les mots quand il écrit : “Each line might represent a friendship made while travelling, a family member abroad, or an old college friend pulled away by the various forces of life.” En fait la plupart des lignes correspondent à des faisceaux agrégés de nombreux internautes. C’est moins poétique mais plus juste qu’une amitié qui se maintient entre deux personnes séparées par les aléas de la vie. Bien sûr certaines lignes peuvent représenter la relation d’une personne unique à une autre. Certaines lignes apparaissent non parce qu’elles connectent de nombreuses personnes mais car elles connectent deux personnes situées dans des lieux très éloignés.  C’est la manière qu’a choisie Butler pour que ne disparaissent pas de la carte des relations très minoritaires. La carte est donc le résultat d’un réglage arbitraire des pondérations entre volume et distance qui permet de faire apparaître certaines connexions statistiquement insignifiantes. On ne sait rien des paramètres précis de ce réglage, qui influe pourtant directement sur la carte finale.

Agrégation visuelle

Les cartographes nomment carte en oursin ce type de visualisation par lignes figurant des déplacements ou des flux entre des lieux (voir une illustration). Elles sont difficiles à lire dès que les lignes sont nombreuses et se croisent en tous sens, comme c’est le cas ici. En effet les lignes s’agrègent et se cachent les unes les autres. C’est encore plus compliqué quand on veut associer une quantité aux lignes, ce qui est le cas de Butler. Le plus souvent on fait varier la largeur des lignes, au risque de surcharger la carte. Paul Butler choisit lui une variation de couleur du bleu sombre au blanc, en fonction du poids de la connexion, comme on l’a vu. Or, la carte n’ayant pas de légende, on ne sait pas comment se gère l’attribution des couleurs. On sait que le noir signifie qu’il n’y a aucune ligne mais à quelle valeur correspond l’apparition de telle nuance de bleu ? A partir de quel poids (nombre de connectés x distance entre les lieux)  la ligne devient-elle blanche ? Le choix des seuils attribués aux couleurs, connu par les cartographes sous le nom de discrétisation de la variable statistique, peut complètement transformer une carte. Voici par exemple la même carte, dans laquelle j’ai choisi un autre niveau de seuil entre le noir et le bleu. Elle ne “dit” évidemment pas la même chose que la précédente. Les relations longues distances concernant peu de personnes ont disparu et ne demeurent que les zones où la forte densité de lignes caractérise en fait une forte présence des membres de Facebook.

Autre discrétisation

L’arbitraire  du choix des dégradés de couleur vient donc s’ajouter à celui du poids représenté.

Connexions ou connectés ?

Pourquoi un point sur la carte de Paul Butler est-il plus brillant qu’un autre ? Parce qu’il se trouve sur le passage d’une connexion à poids fort, c’est à dire soit de courte distance avec de nombreuses personnes, soit de longue distance avec peu de personnes. Ce choix est habile et très économe. Il permet de faire apparaître les zones où le nombre important d’utilisateurs Facebook  entraîne une probabilité de connexions intenses entre des lieux proches. Dans ces zones, les connexions elles-même ne sont plus visibles car l’espace est saturé. On ne voit que la densité d’utilisateurs. Ailleurs, on ne voit plus que les connexions à longue distance. Cela crée quelques distorsions  dans  les zones vides au cœur de zones denses.

En Europe par exemple, une ligne verticale entre le sud de l’Irlande et le nord-ouest de l’Espagne délimite à l’est une zone d’un bleu plus dense qui semble correspondre à la zone maritime situées entre les zones connectées de l’Europe occidentale. On trouve cette même trace dans  la Mer du Nord ou en Méditerranée, zones plus claires et presque uniformément bleues car elles sont traversées  par des connexions potentielles. La connexion entre Madère et Porto qui franchit l’océan est visible. Celle de Paris à Rouen ne l’est pas car, bien que vraisemblablement plus importante, elle traverse une zone densément peuplée d’amateurs de Facebook et se trouve au cœur d’un espace de relations.

Visualizing Friendships par Paul Butler. Facebook. Zoom sur l'Europe

C’est l’efficacité mais aussi la limite de la carte de tenter de nous présenter en une seule image à la fois les connexions (lignes simples) et les connectés (coalescences de lignes).

Analyse sémiologique

La carte est très élégante,  la plupart des commentateurs le signalent. Les couleurs ne sont pas choisies au hasard. Le bleu, couleur de Facebook mais pris dans une nuance différente, plus profonde et lumineuse, est apaisant et rassurant, symbole d’un horizon dégagé et d’une ambiance tranquille de vacances en bord de mer. Cela reste toutefois une couleur assez froide pour connoter aussi l’objectivité, la maîtrise et la confiance.

Une carte en blanc sur noir serait beaucoup trop froide et technocratique.

Visualizing Friendships par Paul Butler. Facebook. Version N&B (TJ)

Une carte en noir sur blanc évoquerait inévitablement une araignée tissant sa toile ou un pêcheur étendant ses filets. Allez savoir pourquoi, ce n’est pas le message choisi pour évoquer Facebook.

Visualizing Friendships par Paul Butler. Facebook. version B&N (TJ)

Ce fond bleu griffé de blanc évoque aussi les traces que laissent les avions dans le ciel ou les sillages des paquebots dans l’océan. Ces références aux liaisons maritimes ou aériennes sont redoublées par le choix de visualiser les liaisons Facebook comme des lignes orthodromiques, identiques à celles que les compagnies aériennes ou maritimes utilisent pour visualiser le tracé de leurs routes. La référence à l’aéronautique, seul moyen de transport mondial et massifié,  est évidente (voir ici un type de représentation analogue dans le domaine aéronautique).

Signalons au passage que cette référence est complètement gratuite et ces lignes parfaitement imaginaires. Les messages de Facebook ne circulent pas dans les airs. Ils passent essentiellement par les réseaux techniques enterrés et les câbles sous-marins des réseaux de télécommunication. Ceux-ci relèvent plus de la plomberie électronique que des espaces azurés et héroïques des conquérants aériens de l’Aéropostale.

Il est utile de rappeler aussi que ces liaisons longue distance qui sillonnent la carte sont justement celles que Butler dit avoir détournées sur les bords du planisphère. Cela les met en évidence alors qu’elles sont statistiquement peu signifiantes. Elles ont aussi le mérite de remplir les zones où la présence de Facebook est faible, en Asie continentale par exemple, et d’équilibrer la carte. Ces traitements révèlent bien que celle-ci doit délivrer un message fort :  Facebook prend le relais de l’avion et du bateau pour relier les hommes du monde entier. Cette mission utile et pacifique est d’intérêt public. C’est aussi une responsabilité dont la compagnie a conscience et qu’elle est fière d’assumer. Dit avec les mots de Paul Butler : “it’s a reaffirmation of the impact we have in connecting people, even across oceans and borders”.

Conclusion

La carte des amitiés Facebook est donc un bel objet, tant technique qu’esthétique. Grâce à ses trouvailles statistiques  et visuelles, Paul Butler synthétise 10 millions de données en une image simple et séduisante. Les structures d’ensemble apparaissent clairement et les limites des pays où Facebook est fortement présent ressortent de manière précise, suffisamment pour que chaque abonné Facebook puisse s’y projeter. Les lignes à longue distance clairement visibles illustrent la dimension individuelle et humaine des relations. Le rendu soigné évoque subtilement l’imaginaire du voyage et donne à rêver.

C’est une construction faite pour communiquer efficacement la doctrine Facebook que l’on décrypte en creux : la compagnie relie les hommes du monde entier par-delà les frontières, les montagnes et les océans. Elle prend soin de toutes les amitiés qu’elle aide à éclore. Elle accompagne  chacune d’entre elles avec attention. Elle connaît chaque fil particulier du grand écheveau rassurant et bienveillant qu’elle tisse autour de la planète grâce à son savoir technique parfaitement maîtrisé.

A suivre, le deuxième volet: analyse globale

(voir aussi à propos de Facebook, cette analyse du film de Fincher The Social Network sur (e)space & fiction.)

Laisser un commentaire

A vieille histoire, technologies nouvelles

Pour changer, ce billet de saison sera court.

Si vous ne faites pas partie des 9 196 813 personnes qui à cette heure ont déjà vu cette vidéo, vous pouvez cliquer-ci dessous. Tous les outils en vogue y sont et c’est plutôt mignon. Les commentaires, eux, sont assez pesants …

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=GkHNNPM7pJA]

3 Commentaires

Quand j’entends le mot culture, je sors mon smartphone GPS

Et si la manière de consulter les cartes était un trait culturel ?

Je suis retombé l’autre jour sur La dimension cachée, livre classique écrit dans les années soixante par l’anthropologue E. T. Hall (1). Hall est un des pionniers de l’analyse de la dimension culturelle de la perception et des pratiques de l’espace. Il a construit en particulier une théorie de la proxémie, c’est à dire du rôle de la distance physique dans les interactions sociales. Il montre dans ce livre comment cette distance varie selon les cultures et compare de ce point de vue les allemands, les anglais, les arabes, les japonais, les chinois, etc.

Il consacre un chapitre complet aux usages spécifiques de l’espace des français. Selon Hall, ceux-ci se caractériseraient par un rapport sensoriel particulièrement riche avec le monde. L’anthropologue en relève plusieurs traits dans les façons de manger, de se réunir, de se recevoir, etc.. On peut bien sûr être agacé par ce type de jugement (le français sensuel et jouisseur) et y voir au mieux des généralisations hâtives et au pire des clichés éculés. On peut se demander aussi si ces traits culturels n’ont pas eu tendance à s’atténuer depuis 50 ans avec l’accroissement des échanges et des voyages, la mondialisation des biens culturels et la standardisation des modes de vie…

Les cartes routières

A ma grande surprise, Hall donne comme exemple de ce rapport sensoriel au monde particulièrement riche des français leur conception originale des cartes routières. Je cite (1) :

“Les cartes françaises] sont extraordinairement bien conçues : elles offrent aux voyageurs les renseignements les plus détaillés . Elles sont la preuve que les Français font travailler tous leurs sens  car elles ne se contentent pas d’aider le touriste à s’orienter; elles lui indiquent également les sites, les promenades pittoresques et même les endroits où faire halte, se rafraîchir, se promener ou prendre un repas agréable. Elles indiquent au voyageur la nature des différents sens sollicités par les lieux.”

MapQuest vs ViaMichelin

La différence de qualité entre les cartes routières françaises et américaines m’a en effet toujours frappé. Les cartes Michelin des Etats-Unis, pour ne prendre que cet exemple,  sont plus lisibles mais aussi plus esthétiques que les cartes locales.  En revanche je n’avais pas noté de différence sensible de contenu entre les deux … Poussé par la curiosité, j’ai eu l’idée de comparer les rendus sur le Web de deux sites actuels de cartographie. Le premier est américain : MapQuest et l’autre est français : ViaMichelin. Tous deux sont centrés sur le pont Bonaparte à Lyon, mais les résultats seraient les mêmes pour un endroit situé aux États-Unis, car les interfaces sont identiques partout dans le monde. La comparaison est édifiante.

MapQuest. Lyon (déc. 2010)

ViaMichelin. Lyon (déc. 2010)

Le fond de carte de MapQuest présente plus de détails, en particulier la trace des bâtiments. Mais l’interface de ViaMichelin est beaucoup plus riche que celle de MapQuest. Elle permet d’ajouter les hôtels, les restaurants et des informations variées sur les éléments dignes d’intérêt. Même s’il est dangereux de généraliser trop vite, l’observation que faisait Hall à propos des cartes routières des années 60 reste vraie pour les sites cartographiques des années 2010.  ViaMichelin prépare ou rend compte d’une expérience sensorielle potentiellement plus riche que MapQuest.

Permanence du trait culturel

Cette permanence pourrait être vue comme une belle illustration de ce qu’écrit notre médiologue national dans son dernier livre (2) :

“Un bidule utile couvre la planète en un clin d’œil, mais se déclasse aussi en un clin d’œil. Le trait culturel, lui, ne fait pas de bruit, mais il traverse le temps”

On pourrait avoir alors la tentation de suivre Régis Debray dans son apologie de la frontière et voir MapQuest et ViaMichelin comme des réponses culturelles (ou nationales ?) spécifiques qui maintiennent  une diversité dans les manière de cartographier le monde. Et on les opposerait alors à Google qui fait proliférer partout les mêmes punaises multicolores sur fond de photographie aérienne ou de plans de ville bleu et gris. La contagion googlienne s’étend d’ailleurs maintenant aux navigateurs GPS via les Smartphones et son application Navigation. On notera cependant que la sémiologie proposée par des société “nationales” (?) telles que Tom Tom et autres Garmin n’est pas non plus très excitante.

Interfaces culturelles

Tout cela est un peu plus complexe. Comme Hall l’a montré, des individus de culture différente habitent certes des mondes sensoriels différents. Mais cette culture ne peut être réduite au paramètre national, et les exemples mêmes donnés par Hall pour la France sont caricaturaux et très généraux. La culture dont il est question est plus subtile et combine avec le trait national une appartenance régionale, une histoire personnelle et familiale ainsi que des choix individuels ou liés à sa “tribu”.

Les interfaces cartographiques sont plus que des outils pour se repérer. Ce sont aussi des manières de percevoir et d’appréhender le monde qui nous entoure. Elles deviennent centrales dès lors qu’on les transporte partout avec soi et qu’on lit le monde à travers elles. Pour l’instant, tous ces systèmes de cartographie sont encore très sommaires et rendent très mal compte du milieu dans lequel nous évoluons. Les POI censés nous renseigner sur notre environnement sensible restent ainsi très pauvres. Bien sûr, tout le monde attend les vraies applications de Réalité Augmentée susceptibles d’enrichir ces interfaces.

Mais un enjeu important n’est-il pas lié à la prise en compte de cette dimension culturelle dans la conception même des outils ? J’ai déjà abordé la notion de dissonance culturelle dans ce billet à propos des jeux vidéo. Il y a en effet contradiction entre un monde virtuel à visée globale et universelle et un monde réel approprié culturellement, habité et contextualisé localement. Alors, quand verrons nous apparaitre des interfaces de consultation paramétrables et créatives que chacun pourra adapter en fonction de ses goûts et de ses préférences, individuelles ou partagées ? Et y aurait-il un marché pour des sociétés nationales ou régionales susceptibles de “localiser” ces interfaces, de les adapter à des habitudes culturelles qui s’avèrent plus ancrées qu’on ne le croit si on en juge par les différences entre MapQuest et ViaMichelin?

(1) Hall, E.T. (1966). La dimension cachée. Seuil. Points. cit. p. 177.

(2) Debray R. (2010). Eloge des frontières. Gallimard. cit. p. 51

2 Commentaires

Cartographie funèbre (2)

Sur le Net cette image est de plus en plus commentée. Le designer canadien Kamel Makhloufi l’a publiée sur Flickr en reprenant les données sur les morts en Irak reconstituées par le Guardian à partir des rapports de Wikileaks (voir ce billet).

L’image a une légende : Blue = *Friendly*, Green = *Host* Nation, Orange = Civilians, Grey = Enemies. First one is function of sum, second one is function of time, or how you can dilute the media impact of a massacre by killing a few people each day for 6 years. Just remember that host nation + civilian + enemies = mostly Iraqis.

“Bleu = *Amis*, Vert = *Nation hôte*, Orange = Civils, Gris = Ennemis. La première est fonction de la somme, la seconde est fonction du temps, ou comment diluer l’impact d’un massacre en tuant quelques morts par jours pendant 6 ans. Se rappeler simplement que Nation hôte + civils + ennemis = principalement des irakiens.”

La première image souligne bien l’écrasante proportion des morts civiles. L’image temporelle montre que nombre des “ennemis” ont été tués dans les premiers mois de la guerre tandis que les morts civiles dominent ensuite. Du point de vue sémiologie, on peut s’interroger sur le choix des couleurs. Correspondent-elles à quelque chose ? La deuxième carte suppose aussi que le spectateur comprenne naturellement que le temps s’écoule de gauche à droite et de haut en bas, ce qui n’est évident que pour un spécialiste de l’image informatique, qui a intériorisé cette norme. Dans les deux cas, il me semble qu’il y aurait d’autres traductions graphiques plus parlantes pour traduire les proportions et leur évolution.

Je ne comprends pas bien d’où sont issues les intitulés des catégories. Ce ne sont pas ceux que l’on trouve dans les données à  télécharger sur le site du Guardian. Ce qui est nommé ici “Friendly” correspond aux Forces de la coalition et  “Host  Nation” aux Forces irakiennes.  L’explication se trouve peut-être dans la carte synthétisant les types de morts que Kamel Makhloufi a réalisée aussi. Il l’accompagne d’une citation consacrée au peintre Jackson Pollock et qu’il propose d’interpréter comme suit :  “Ils avaient l’habitude de donner à leurs ennemis des noms conventionnels … mais maintenant ce sont simplement des nombres. Les nombres sont neutres. Ils font qu’une personne ressemble à un cadavre pour ce qu’il est réellement, de la viande. ” (They used to give their victims conventional names… but now they simply numbers them. Numbers are neutral. They make people look at a corpse for what it is – pure meat.“).

Le projet de Kamel Makhloufi semble donc de dénoncer les catégories et les statistiques utilisées comme trompeuses d’une réalité : la très grande majorité des victimes sont irakiennes, qu’il s’agisse  de soldats, de civils ou d’ennemis. Cela pourrait se discuter dans le détail car la définition des ennemis n’est pas donnée et a peut-être changé de nature avec le temps. Ils n’étaient pas forcément irakiens. Par ailleurs, il faut se rappeler que les rapports ne permettent pas de connaître l’origine des morts civiles : forces de la coalition, forces irakiennes, ennemis.  Mais là n’est bien entendu pas la question principale. L’écrasante majorité des morts sont irakiennes.  Ce qui me frappe dans le rendu proposé, c’est paradoxalement la déréalisation que produit la pixelisation, contrairementà celle du Guardian. Dans l’image de gauche, chaque victime réelle est réduite à  un pixel noyé et subsumé dans sa catégorie. Dans celle de droite, elle devient un point invisible dans un écran brouillé de télévision. Mais peut-être est-ce justement ironique ? J’aurais aussi inversé les images en mettant en premier celle du temps et en second celles du total.

Il faut donc faire attention quand on joue avec les catégories. On constate en furetant sur  les sites qui commentent cette image que les choses deviennent rapidement floues : ici les “Friendly” sont vus comme seulement les américains, alors que la coalition intégrait d’autres nationalités. Là les “Hosts nation” deviennent des officiels irakiens. On voit ici un exemple de l’ambiguïté du Journalisme de Données s’il se résume à la production de graphiques. Il faut qu’il combine visualisation, explications de la méthodologie utilisée et libre accès aux données servant à produire les graphiques pour pouvoir les discuter. La devise du Data Blog du Guardian est Facts are sacred : les faits sont sacrés. Moins alors au sens d’une religion ou d’un dogme que de l’impérieuse obligation de les respecter. Les rapports exhumés ne sont pas des faits, contrairement à ce que pourraient laisser croire leur détail et leur localisation précise au GPS. Ce sont des relations de fait, soumises à tris, oublis et manipulations, dont les catégories sont déjà données au départ et qui font l’objet d’une organisation postérieure. Cela aussi est un fait, qu’il ne faut pas oublier et qui est d’ailleurs bien rappelé par Le Guardian.

Pour être complet, le site Data Store du Guardian sur Flickr présente d’autres  types de cartes à partir des mêmes données.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 40 followers