Les géovues, passerelles entre réel et virtuel

Vues depuis la rue

On le sait, la dernière version de Google Earth intègre les vues de Street View, dans les villes où celles-ci sont disponibles. D’élégantes feuilles paraboliques flottent maintenant au milieu des rues, telles des voiles gonflées par un vent urbain étonnamment constant. Parfois, ce sont d’étonnantes boules de Noël (en fait une illusion d’optique, il s’agit de cylindres tronqués) qui semblent refléter les bâtiments alentour. A distance ces objets fantomatiques sont quasiment transparents et laissent voir derrière eux les textures des bâtiments 3D (si ceux-ci sont disponibles comme ici à San Francisco). Ils s’opacifient au fur et à mesure que l’on s’approche avant de s’ouvrir pour nous laisser pénétrer dans le panorama à 360 °.

Même si parfois la transition est un peu brutale car l’harmonisation des angles de vue entre StreetView et Google Earth n’est pas encore au point, on passe de manière presque insensible de l’orthophotographie drapée (1) aux modèles de bâtiments 3D texturés (2) puis aux photographies à 360 ° prises in situ (3). Ces trois modes de représentation de la réalité sont produits par des machines et des dispositifs techniques complexes : capteur + avion pour (1), ordinateurs +algorithmes géométriques + saisie de textures pour (2), automobile équipée de multicaméras pour (3) . Ils correspondent à trois manières complémentaires de rendre compte de la réalité.

Navigation ubiquiste

La possibilité de naviguer entre ces trois représentations rend l’exploration plaisante et inédite. On reste bien sûr dans un modèle qu’on pourrait appeler ubiquiste, caractéristique des maquettes numériques 3D. Le spectateur peut occuper toutes les places et regarder dans toutes les directions, ce qui n’est bien sûr pas possible dans la réalité. On peut parcourir la ville comme en avion ou en hélicoptère puis adopter la posture d’un piéton à un endroit donné avant de décoller pour se poser un peu plus loin. Mais alors que dans les maquettes 3D, on reste dans une modélisation complètement synthétique, abstraite et intemporelle de la réalité, qui ne suppose pas qu’il y ait eu une présence concrète sur les lieux réels à un moment précis, l’accès aux panoramas 3D prolonge la visite d’une manière très concrète : les gens qui traversent la rue, les automobiles arrêtées aux feux, les papiers sales sur le trottoir sont vrais; ils ont existé et même ils ont été là. Ce que la vue StreetView nous donne c’est une preuve d’une expérience empirique du lieu. Ce nouveau dispositif amène à démentir ceux qui opposent un peu paresseusement le réel et le virtuel. Les échantillons de réalité “vraie” captées par StreetView finissent par donner une connotation réaliste aux vues abstraites et synthétiques des globes virtuels. Une passerelle est construite entre le globe dit virtuel et le monde réel, dont une trace photographique est conservée dans le monde virtuel. Je laisse de côté la question de savoir si la photographie est une trace objective de la réalité, ce qui mériterait une analyse. Je note simplement que la captation automatique et l’absence de hors-champ que produit le panorama 360° StreetView contribuent à limiter la subjectivité liée à l’opérateur .

Panoramas, photo et vidéos

Cette passerelle se parcourt dans les deux sens. L’intégration des vues StreetView dans Google Earth contribue à localiser un type d’objet spécifique, qu’on pourrait appeler une géovue, puisqu’elle incorpore une portion d’espace, celle qu’elle donne à  voir. Une vue StreetView c’est en quelque sorte de l’espace dans l’espace. Les panoramas à 360 ° ne diffèrent pas à cet égard des photographies, des vidéos ou de dessins scannés, qui sont aussi des géovues, des représentations qui incorporent de l’espace. Or il est intéressant de remarquer que Google ne présente pas les photos Panoramio et les vidéos Youtube de la même manière que les vues StreetView.
Si à petite échelle les trois types de géovue sont représentées par une icône, à grande échelle seules les panoramas s’affichent sous forme de Géovue. Photos et vidéos restent sous forme d’icône. Les photos pourraient (devraient ?) s’afficher comme une image miniature dressée verticalement à l’endroit d’où elle a été prise. On comprend bien pourquoi Google ne le fait pas. En plus des indications de localisation du point de vue en x,y, il faut connaître l’azimut de l’axe de la prise vue pour orienter la photographie dans le globe virtuel. C’est une information encore rare sur les photographies prises par les internautes. Pour en savoir plus sur cette question, voir cette communication et aussi ce billet.

“Les formes invisibles des choses du passé”

Comment pourrait-on alors représenter dans des globes virtuels 3D les images animées que sont les films ou les vidéos ? Il ne s’agit plus d’une image unique mais d’une collection d’images, qui s’organisent en fonction d’une séquence spatio-temporelle. Dans le cas le plus simple, quand la caméra est fixe et que ni l’orientation de l’objectif ni la focale ne changent, nous avons affaire à une photographie avec du temps qui passe. Mais dès que la caméra se déplace en traveling ou en panoramique, qu’elle zoome ou dézoome, l’espace de la géovue change. Deux plasticiens allemands, Joachim Sauter and Dirk Lüsebrink en collaboration avec la société ART+COM, se sont penchés depuis longtemps sur cette question de la représentation des films dans des environnements 3D. Leur projet The Invisible Shapes of Things Past (1995-2007) propose des solutions très novatrices, et surtout visuellement superbes, à propos des projets de réaménagement de la Postdammer Platz à Berlin dans les années 90. Comme l’explique cette vidéo, ils partent d’un type de géovue similaire à celui proposé actuellement par Google pour les panoramas StreetView et montrent qu’il est insuffisant pour rendre compte des films.

Ils proposent alors de représenter ceux-ci sous forme d’objets volumiques, dont la complexité dépend des mouvements de caméra (panoramique, travelling, zoom). Ces objets volumiques virtuels sont ensuite repositionnés à leur place dans une maquette numérique 3D en intégrant aussi une dimension temporelle à partir de la date du film. Il devient alors possible de naviguer dans la maquette 3D de la ville en visualisant sous la forme d’objets volumiques la trace spatiale des films. Plus ces derniers sont anciens, plus ils sont transparents. On peut faire apparaître ou disparaître les films à partir d’un réglage temporel pilotant l’opacité des objets. On peut bien sûr visionner ces films depuis l’intérieur de la maquette, et même réintégrer les films à l’intérieur d’autres films, par le croisement de deux objets volumiques.

Ce projet, à dimension artistique plus que technique, peut être vu comme une approche conceptuelle générale de la manière d’intégrer les géovues dans les univers 3D, en permettant leur consultation avec des critères d’espace ou de temps. Il donne une idée des types d’interface qui pourront être disponibles, quand les questions de géoréférencement des photographies et des films auront été réglées, ce qui n’est pas pour demain.

Il illustre à nouveau les continuités qui vont s’établir à travers l’espace entre univers réel et univers virtuels. Le film devient un objet numérique 3D virtuel, intégré dans une maquette virtuelle de la ville mais il ouvre des fenêtres sur le monde réel à travers les géovues empiriques, captées à un moment et dans un lieu donnés. Joachim Sauter and Dirk Lüsebrink poussent la réflexion plus loin. En utilisant les nouvelles imprimantes 3D, ils produisent, à partir de l’objet numérique virtuel qu’était devenu le film, un nouvel objet matériel, une sculpture qu’ils exposent dans des musées. On pouvait les voir cet hiver dans l’exposition Vom Funken zum Pixel au Martin-Gropius-Bau à Berlin. La boucle qui conduit de l’espace physique à l’espace numérique pour un retour à l’espace physique est bouclée, illustrant le type de circulation qui peuvent s’établir entre réel et virtuel.

Capteurs sensibles

Les dispositifs d’observation photographique de la surface terrestre se multiplient et se diversifient à vive allure. Maintenant systématiquement accessibles sur le Web, ils dressent un portait de notre planète varié, changeant et toujours plus détaillé.

Je tente de dresser un petit panorama des techniques utilisées (voir aussi mon billet sur San Francisco).

Capteurs captés. Une voiture d’Everyscape (?) à Boston l’été dernier

Vues tangentielles, zénithales, obliques

Les photographies au sol (dites aussi tangentielles) sont les plus faciles à prendre et les plus proches du regard quotidien. La photographie aérienne prise verticalement (ou zénithale) était un outil réservé jusqu’à récemment aux spécialistes que sont les photo-interprètes. Elle est devenue un moyen courant de se repérer sur Google Maps, Yahoo Maps et autre Virtual Earth. Elle garde cependant un caractère abstrait, puisque dans la vie quotidienne les objets ne sont jamais vus perpendiculairement du ciel. Même en avion notre regard à travers le hublot pointe obliquement vers la surface terrestre. Si les vues zénithales permettent de dresser une topographie exacte, utile pour les cartes, les vues aériennes obliques ont donc toujours été utilisées pour l’analyse géographique et paysagère. En 1955 les géographes Pierre Deffontaines et Mariel Jean-Bruhnes Delamarre ont ainsi écrit un fameux atlas aérien en 5 volumes, décrivant la France vue du ciel. Le site Survol de France donne maintenant accès à des milliers de photographies aérienne prises par des pilotes d’avion. Avis aux géographes qui voudraient réaliser à partir de ces photographies un nouvel atlas aérien plus de 50 ans après !

Les vues aériennes obliques à 45 degrés dites Bird’s Eye du Live Search Maps sont devenues un des principaux arguments commerciaux qu’a trouvé Microsoft pour contrer Google, parti beaucoup plus tôt dans la course au géoweb, mais qui ne présentait que des vues aériennes zénithales. Ces vues sont fournies à Microsoft par la société Pictometry, qui couvre maintenant la plupart des grandes villes nord-américaines et d’Europe. La technologie originale de Pictometry permet de visualiser obliquement la surface terrestre et donc de voir les façades des bâtiments ou les falaises, qui sont invisibles dans les vues zénithales, et ce tout en restant dans une projection définie. C’est très efficace, d’autant plus qu’on peut les combiner avec des vues 2D ou même 3D. Testez pour voir sur le site de Microsoft. En plus, grâce aux outils logiciels dédiés vendus par Pictometry avec ses données, mais pas intégrés dans Virtual Earth, il est possible de faire des mesures précises de hauteur, de largeur et de surface sur les photographies. Il s’agit d’un type de données concurrent et complémentaire des photographies aériennes classiques zénithales qui vise le marché des bases de données géographiques. En France, ces données sont commercialisées par l’ IGN et par Infoterra. Le marché est celui des collectivisés locales qui veulent renouveler l’usage de leur SIG.

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Les observatoires par reconduction

Les observatoires sont des dispositifs basés sur la reconduction de prises de vue photographiques selon un pas de temps régulier avec des cadrages identiques. Le California Coastal Records Project est un exemple très impressionnant d’observatoire photographique aérien de la côte californienne proposant des vues obliques répétées sur plusieurs années.
L’observatoire de l’autoroute A89 en France est un autre exemple intéressant fondé sur des photographies prises au sol. Son site Web, très bien fait - c’est l’œuvre d’un ami et ancien du master SIG de Saint-Etienne - permet une consultation selon différents modes : spatial, temporel, thématique …

Les réseaux automatiques en temps réel

Il existe aussi des installations permanentes qui proposent une observation en continu de la surface terrestre. Le site Fisgonia répertorie, localise et classe des Webcams dans le monde entier. Un clic de souris et vous sautez d’une vue en temps réel du Kilimandjaro aux pyramides d’Egypte ou de la 5ème rue de Manhattan jusque dans l’étable de la Faculté Vétérinaire d’Utrecht. Vous pouvez aussi soumettre des Web Cams qui ne sont pas encore répertoriées.

Les vues des réseaux de caméras de surveillance ne sont par définition pas accessibles sur le Net (encore que …). Mais la localisation des caméras est devenue une occupation importante des groupes de militants qui se mobilisent contre ce qu’ils considèrent comme une atteinte aux libertés individuelles. Who’s watching ?, un rapport de la New York Civil Liberties Union, analyse la prolifération de caméras de surveillance à New-York. Les programmes citoyens de “veille de la surveillance” (Observing surveillance) sont nombreux aux Etats-Unis mais utilisent encore peu, semble-t-il, les outils de cartographie en ligne. Un contre-exemple : Media Mouse à Grand Rapids.

Les sites d’exploration photographique systématiques

Street View de Google, apparu en 2007, a constitué une innovation importante en proposant une captation automatique de photographies à 360° de type Quicktime prises au sol le long d’itinéraires routiers. La mise à disposition de ces photographies dans une interface couplant cartes et photographies constitue une nouvelle manière d’arpenter la surface terrestre en se déplaçant de photographie en photographie. L’inscription dynamique dans la photographie d’informations traditionnellement d’ordre “cartographique”, l’axe et le nom de la rue par exemple, est une invention sémiologique très intéressante, qui vise à hybrider les deux modes de représentation. La société MapJack a repris l’idée et un peu sophistiqué l’interface de navigation en liant plus étroitement photographies et cartes. On peut aussi orienter directement l’angle de vision de Jack, le petit personnage qui se déplace sur la carte. Everyscape est une autre déclinaison du principe. Une de ses originalités est d’ajouter des vues internes de magasins et restaurants sous un mode sponsorisé.

Sans chauvinisme particulier, notons que le site français des Pages jaunes offrait depuis plusieurs années un service du même type intitulé “Photos de ville”, avec une interface de navigation plus sommaire il est vrai, mais efficace. Il permet toujours de parcourir les grandes villes françaises de photographie en photographie, numéro de rue après numéro de rue.

Posipix propose un autre service, intermédiaire entre les sites systématiques de type Streetview et les observatoires par reconduction. Les photographies sont prises et localisées automatiquement depuis un véhicule, mais moins pour être consultées en ligne que pour être achetées. Elles portent en plus une information sur la direction de la prise de vue, exploitable dans des bases de données géographiques (voir dans cet article un exemple d’usage possible de ce type de données).

Les sites contributifs

Je classe sous cette appellation générique les sites dont le le contenu est, pour tout ou partie, généré par les utilisateurs volontaires.

Everyscape, déjà cité, est un genre de Street View 2.0. Il propose aux internautes d’ajouter leur propre contenu, selon différents protocoles. Quatre niveaux de participation sont possibles en fonction d’une hiérarchie de compétences et un équipement toujours plus élaborés : Graffiti Artist, Amateur Artist, Master Artist, Commercial Artist.

Le site http://www.geograph.org.uk/ est emblématique du croisement d’une approche d’observation systématique du territoire avec une logique de contribution par les utilisateurs. L’objectif est de décrire chaque kilomètre carré des îles britanniques au moyen d’une photographie. Un site a été créé, sponsorisé par l’Ordnance Survey (l’équivalent de l’IGN britannique). Ce site stocke les photographies produites par des contributeurs volontaires et les met à disposition sous forme de fiches, auxquelles sont associées des cartes topographiques de localisation. On peut naviguer de photographie en photographie en suivant les points cardinaux. On peut aussi retrouver les photos sur Google Maps et Google Earth. Le protocole est relativement lâche. La photographie doit décrire des entités géographiques importantes de la maille, ou illustrer un sujet utile pour aider un enfant à interpréter une carte. L’inventaire par carroyage est une vielle tradition de la cartographie britannique.

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Enfin, les sites bien connus que sont Flickr ou Panoramio permettent simplement aux internautes de géolocaliser des photographies pour les partager, sans protocole particulier. Cela donne des collections très disparates de photographies aériennes ou au sol, obliques ou tangentielles. Ces collections constituent par leur nombre et leur diversité une description visible très riche d’un territoire.

Kaléidoscope

Le développement de l’informatique et du Web a permis une plus grande fluidité entre les différents types de représentation photographique de la surface terrestre, aérienne ou au sol, verticale, oblique ou tangentielles. L’accès à ces collections de photographie se fait dans des interfaces de navigation virtuelle en 3D comme Google Earth ou Virtual Earth. On peut sur un même territoire combiner et confronter différentes représentations photographiques. Les photos obliques ou tangentielles enrichissent et concrétisent les vues zénithales. Ces dernières permettent en retour de contextualiser spatialement les photographies et de les mettre en relation les unes avec les autres. Des possibilités de comparaison et de confrontation apparaissent. On peut parcourir l’espace terrestre de photographie en photographie et suivre son itinéraire sur la carte.

Les photographies ne sont cependant pas toujours très précisément localisées, les interfaces de navigation ne sont pas encore très fluides et les frontières entre les opérateurs morcèlent ce portrait de notre planète, qui reste vue comme à travers un kaléidoscope. Mais c’est bien un descriptif visible des territoires qui se construit petit à petit. C’est un peu de chair insufflée dans le monde virtuel et désincarné du Web qui gagne ainsi une dimension sensible avec ces photographies, traces d’un espace concret parcouru sur le terrain. Ceci peut-être vu comme un début de démenti à ceux qui dénoncent la virtualisation du monde liée aux globes virtuels.

Il ne faut pas oublier que l’échange a lieu aussi dans l’autre sens. Les interfaces mobiles (téléphones, consoles de jeu, PDA, ordinateurs portables, …) permettront d’emporter les représentations numériques in situ et de s’en servir sur place pour enrichir la lecture des paysages concrets.

Vues expertes, vues profanes

Tous ces dispositifs de photographie des lieux sont plus ou moins automatiques, plus ou au moins standardisés, plus ou moins volontaires. Les prises de vues sont parfois confiées à des professionnels (photographes de métiers ou nouveaux spécialistes de captation continue avec des instruments perfectionnés), mais de plus en plus souvent elles viennent du grand public. Ce phénomène ne peut que s’accélérer avec la diffusion des systèmes GPS intégrés dans les appareils de prise de vue, qu’il s’agisse de téléphones ou d’appareils photographiques classiques. Goodchild a proposé à ce propos le concepts des citoyens comme capteurs, aptes par leur intellect et leur organes sensoriels à produire, compiler et interpréter les informations qu’ils recueillent. L’idée est intéressante mais on ne peut pas rester à ce niveau de généralité. Il est indispensable de replacer cette captation citoyenne dans les dispositifs bien précis où elle se déploie, ce que j’ai essayé de commencer ici. Il faut surtout analyser à quels types de pratique elle correspond concrètement.

Merci pour vos réactions et témoignages.

Scary Street View

Une vidéo humoristique à propos de Google Maps Street View, réalisée par The Vacationeers, dans le même esprit que celle de François Grandjacques sur Google Maps (voir le billet Google Mars Attacks?). Il est amusant de constater que là aussi il est suggéré que Big Brother, celui qui regarde par dessus votre épaule, ne se situe pas tout près, à Mountain View par exemple, mais loin, très loin dans l’espace intersidéral.

PS. On notera aussi au passage que googlemap est devenu un verbe en américain : I can googlemap it, you can googlemap it …

San Francisco Digital Tour

—NB. Cet article de veille a vocation à être remis à jour de temps en temps. Si vous connaissez des sites ou des techniques qui ne sont pas mentionnés ici, laissez un commentaire … —-

Mis à jour le 26 janvier 2007 en ajoutant les sites Panoramio, Wigle, Geocommons, Walkscore et certains fichiers kml (Google Earth)

Mis à jour le 23 juin 2007 en intégrant l’application StreetView de Google et le projet Cabspotting de Stamen .

Cette petite promenade virtuelle dans la région de San Francisco est un prétexte pour passer en revue différentes techniques numériques qui permettent de décrire la surface terrestre sur Internet. Berceau de la micro-informatique et haut lieu d’innovation dans les technologies numériques, la région de San Francisco constitue un terrain naturel d’expérimentation et de démonstration des produits ou application émergents. Il est donc plus facile de trouver à San Francisco des exemples d’utilisation des technologies dernier cri. Cela dit, il ne faut pas exagérer cette singularité. La plupart des techniques présentées ici sont appliquées ailleurs dans le monde, et il y a de nombreuses chances que celles qui sont actuellement testées dans l’espace californien se diffusent rapidement. De cette “promenade” dans les représentations numériques de San Francisco, il est donc possible de tirer quelques idées générales à propos de la description numérique de la surface terrestre.

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Une information en temps réel
Le territoire de la Baie de san Francisco est équipé de multiples systèmes d’observation permanents en temps réel. Les webcams de la chaîne de télévision Kon 4 placées à différents endroits (Embarcadero Skydeck, Transamerica Building, Transamerica Pyramid, Bay Bridge, Potrero/101, Golden Gate Bridge) permettent de visualiser les paysages de la ville en temps réel. On peut aussi surveiller la circulation sur le Bay Bridge et même contrôler l’activité sismique grâce à une caméra placée en face de l’écran d’un sismographe. Important dans une région soumise à de fréquents tremblements de terre.

Il est possible de consulter en temps réel l’état du trafic routier dans la baie de San Francisco. En 2004 on pouvait visualiser en temps réel sur le site web de l’aéroport d’Oakland l’arrivée des avions. Cette carte ne semble plus accessible. Pour des raisons de sécurité ? La Direction de l’aviation civile interdit en tout cas ce genre de diffusion au grand public en France. Une carte de ce type pour l’aéroport de Boston est cependant toujours en ligne.

Le bureau de design numérique Stamen a développé en collaboration avec la société de taxis Yellowcab un projet sponsorisé par Exploratorium, musée de sciences et des arts de la perception humaine. En récupérant les informations GPS envoyés par les taxis par son Cab Tracker, Stamen propose de suivre les trajets de certains taxis en temps réel, voir quand ils prennent certains clients, etc.. Plusieurs types de représentations cartographiques dynamiques sont proposés et les données sont mises à la disposition des chercheurs et des artistes.

On dispose aussi d’une visualisation en léger différé des tremblements de terre en Californie et au Névada (mais aussi aux Etats-Unis). Plusieurs sites proposent des cartes météorologiques mise à jour toutes les 12 heures sur un fond d’image satellitaires ou à partir de données stationnelles ou de mesures radar : vitesse du vent, visibilité.

Photographies au sol
Ce qu’apporte la numérisation est la possibilité de stocker, d’archiver et de retrouver des photographies en fonctions de mots-clés multiples. Taper san franciso dans la recherche de la base de données commerciale Photosearch donnait en avril 2006 près de 2000 réponses. La même requête sur le site de partage de photographies Flickr en donnait … 373 765 ! Mappr fournit depuis longtemps un accès par localisation aux photos. Les outils permettant de coder le lieu de prise de vue, soit grâce à des coordonnées GPS soit par localisation sur des services cartographiques se sont multipliés. Flickr dépendant de Yahoo utilise le système de ce dernier pour localiser les photographies. Google Maps propose le même service avec ses logiciels Picasa et Google Earth. Mais c’est sur Panoramio que l’on peut facilement géolocaliser et visualiser des photographies sur Google Map et Earth. Ici, celles de San Francisco.

Une navigation photographique: suivez des circuits photographiques dans Market Street, Embarcadero Plaza, Coit Towe, Transamerica Pyramid, Columbus Avenue ou sur le Golden Gate Bridge. Les techniques d’hyperliens appliquées à des zones actives de photographies (logique d’un système hypermédia) donnent une sensation réelle de visite de la ville.Les vidéos ou films numérisés sont maintenant très courants en ligne. Voici un film d’actualité à propos du tremblement de terre de 1989. Sur le site de YouTube, les internautes postent des vidéos. Celle-ci montre de manière saisissante un itinéraire dans Marlket Street filmé depuis un tramway, qui alterne des vues de 1905 et de 1906, avant et après le grand tremblement de terre de 1906.

Un type de document spécifique des techniques numériques est l’image Quicktime Virtual Reality. Il s’agit d’images numériques, chaînées latéralement grâce à un logiciel ad hoc qui offrent, si l’on dispose du logiciel gratuit Quicktime (http://www.apple.com/quicktime/download/), une navigation panoramique à 360 ° dans la vue. Les touches contrôle et majuscule permettent de zoomer ou dézoomer. Grâce à un système de zones actives, il est possible de naviguer entre des images Quicktime VR. On peut visiter le AT&T Park, le stade de baseball des Giants de San Francisco. On peut consulter des panoramas du centre de la Californie. Ce système de visite virtuelle est de plus en plus utilisé dans les parcs naturels. On peut aussi visualiser un panorama de San Francisco en 1851. Ces images panoramiques peuvent être liées entre elles de manière à proposer de clic en clic une visite virtuelle d’un lieu. Par exemple, la classique visite à Alcatraz. http://www.virtuallyvancouver.com/indextour.html est un site intéressant, où l’on peut parcourir ainsi une bonne partie de la ville de Vancouver. Une utilisation de cette technique pour l’apprentissage de la géographie est consultable à http://www.ulg.ac.be/geoeco/lmg/hyperpaysages/liege/.

Sur ce principe Google Maps propose pour quelques villes des Etats-Unis le service Street View (documentation et démonstration à propos de San Francisco) , qui permet de se déplacer dans des images panoramiques de type Quick Time “augmentées” du dessin de l’axe de la rue pour faire la transition entre le plan de la ville et les photographies :

La version exploratoire (preview) du service de fourniture d’information Microsoft Virtual Earth propose un système de visualisation en 3 photographies (vue à gauche, vue à droite et vue en face).

Photographies aériennes

Il existe à San Francisco plusieurs services de survol en hélicoptère qui proposent pour allécher le client de superbes photographies aériennes obliques de la Bay (ici etpar exemple). Le site TerraServer USA propose un portail de photographies aériennes que l’on peut visualiser en ligne.

Microsoft Virtual Earth propose de superposer aux plans une visualisation de la surface terrestre sous forme de photographies aériennes obliques. Voici un pointeur sur le quartier de la Coit Tower.

Ce fichier kml permet de visualiser dans Google Earth des photographies aériennes de san Francisco à 3 dates : 1946, 1973 et actuellement.

Images satellitaires

Les images satellitaires sont aussi disponibles en ligne et il est possible de les utiliser pour étudier les changements d’occupation du sol ou pour faire la promotion de la région.

Cartes

De très nombreuses cartes sont disponibles sur Internet sur ce territoire comme sur les Etats-Unis en général. Ce site de l’USGS (United States Geological Survey ) présentent ainsi de nombreuses cartes sur le risque sismique en Californie. On trouve aussi des cartes historiques . On peut consulter aussi un atlas de cartes numériques. On peut aussi consulter une carte animée de l’onde sismique du tremblement de terre de 1906.

Des sites de Cartographie interactive se multiplient. On peut surfer en ligne sur les plans de San Francisco ou localiser n’importe quelle adresse. De multiples sites permettent d’avoir accès à des plans multi-échelles de manière interactive, selon une interface de plus en plus standard. L’application Google Map s’inscrit dans cette logique en donnant un impact mondial à ce service de géolocalisation et de visualisation spatiale.

Si vous souhaitez vous installer à San Francisco comme résident ou comme entrepreneur, les informations nécessaires à votre chois d’implantation sont disponibles en ligne. On peut aussi naviguer dans différentes couches d’information, en particulier en Californie grâce au SIG de l’ Association of Bay Area Government ou avec le visualiseur d’information géographique de l’université de Berlkeley .

Le site Wigle présente une base de données de la localisation des réseaux Wifi, à partir d’une collecte réalisée par les internautes. Cette technique, relevant à l’origine du piratage, est appelé le wardriving. Une carte interactive se trouve ici.

Il est aussi possible de visualiser des analyses appuyées sur un traitement de données. Entrez une adresse et Walk Score vous présente l’ensemble des services localisés sur Google Maps dans le voisinage et calcule un indice de Walkability, d’aménité piétonnière. Voir ici l’indice du “centre” de San Francisco et ce billet pour des détails et une analyse critique. Le site Geocommons offre la possibilité de créer ses propres cartes par interpolation pour visualiser l’intensité d’un phénomène à partir de points. Pour voir toutes les cartes et données mises en ligne, il faut s’inscrire sur le site. Voici par exemple une carte présentant la densité des localisations de photographies déposées sur le site Flickr

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Vues 3D

Les technologies numériques donnent une nouvelle jeunesse aux techniques anciennes telles que les anaglyphes. Aux traditionnelles maquettes en plâtre, carton ou résine correspondent des maquettes numériques, constituées en «drapant» une couverture d’occupation du sol sur un modèle numérique du relief. On en trouve une illustration avec une image satellite drapée sur ce site. Plus original, la David Rumsey Map Collection propose une maquette numérique 3D qui drape le plan de San Francisco de 1915 sur le relief.

Le prolongement de Google map, Google Earth propose le même type de service mais au moyen de maquettes interactives. Nécessairement plus lourdes, elle demande l’installation sur l’ordinateur d’une application spécifique. D’autres initiatives avaient précédé, comme celle de la Nasa : Worldwind . Les objectifs de Google sont plus ambitieux , car il devient possible pour un utilisateur d’intégrer ses propres cartes et ses propres données dans les outils proposés. Voir en français, l’article consacré à ces services par la revue Mappemonde.

Grâce aux outils numériques de dessin et de conception graphique, il est possible de reconstituer des Images de synthèse, images artificielles, c’est à dire construites ex nihilo, de paysages réels. Ce site donne une idée des rendus possibles à propos de San Francisco. Il existe d’autres représentations 3 D numériques. Par exemple, celles des jeux vidéos de simulation automobile : Midtown Madness de Microsoft et Driver de Atari/Infogramme.Un jeu comme Simcity permet de simuler le fonctionnement d’une ville en 3D Simcity 2000 et Simcity 4. Un des scénarios du premier Simcity était d’ailleurs de reconstruire San Francisco détruite par le tremblement de terre de 1906.

Ces techniques sont mises en œuvre pour construire des outils pédagogiques comme le propose par exemple la collection de CD Terre des Villes de l’éditeur Belin

Des données brutes

Enfin, il est possible de trouver sur le territoire de la baie de San Francisco, non des documents élaborés ou des outils de consultation interactive mais des données brutes à télécharger telles que les données censitaires ou des données géographiques environnementales comme sur le site du programme d’analyse du changement côtier. Il existe des sites qui répertorient les sites proposant des données géographiques numériques.

Si cette promenade vous a intéressé, vous pouvez aussi consulter cet article.

Second Life. Première leçon de géographie

Une vidéo publiée sur Youtube court les blogs spécialisés (voir par exemple ici). Il s’agit d’une leçon de géographie du monde virtuel Second Life, présentée, comme il se doit, par un avatar. Elle est en anglais, mais la diction lente et articulée du conférencier permet de suivre le discours, même si l’on a été peu assidu à ses cours d’anglais.

Celui qui nous propose cette leçon de géographie habite 2nd Life et s’appelle Magellan Egoyan - Mag pour les intimes- nom emblématique pour un explorateur. Vous en saurez plus sur lui et sa résidence de 2nd Life dans cette vidéo, où il vous fait faire le tour virtuel du propriétaire. Dans son jardin, il a disposé des sculptures, des œuvres d’art cinétiques et il a installé dans sa maison un centre de conférence. Il vous parle de ses voisins virtuels et de leurs goûts architecturaux, plutôt éclectiques.

IRL (In Real Life), Magellan est Geoffrey Edwards, professeur vivant à Québec qui propose, si j’ai bien suivi, des dispositifs de production et de publicité artistique sur 2nd Life.

Dans la série “Conférences du Monde”, ce soir : Second Life

Dans la forme, c’est essentiellement une conférence grand public. Le conférencier situe d’abord sur la carte les différentes régions de la zone dont il va parler. Ensuite il présente successivement chacune de ces régions au moyen d’une carte à plus grande échelle. Il donne sur celle-ci quelques caractéristiques et illustre son exposé avec des images qu’il a ramenées de son exploration dans 2nd Life.

Les auditeurs de la conférence posent quelques questions intéressantes : où se trouve le centre de 2nd Life ? Quelles différences faut-il faire entre cartographie et géographie ? Lire les commentaires ici et.

Mais laissons parler un géographe qui a assisté à cette conférence.

Un essai de géographie de Second Life, d’après le récit de Magellan Egoyan

La conférence que M. Egoyan a tenu sur le Web au mois de juillet dernier à propos de ce nouveau “Nouveau Monde” qu’est Second Life est d’un intérêt extraordinaire. Trop de rumeurs et de légendes courent en effet sur cet univers. En tant qu’explorateur, mais aussi habitant de Second Life, M. Egoyan nous donne des éléments de première main tout à fait utiles pour un géographe tentant de décrire cette contrée étrange selon les traditions de sa discipline.

  • Configuration générale et géographie physique :

D’après M. Egoyan, qui fournit en appui de ses dires une carte assez générale, et dont il est difficile de préciser l’échelle, Second Life prend la forme d’un archipel composé de milliers d’îles, la plupart très petites. Seules quelques unes, de plus grande taille, font l’objet d’une description par l’explorateur. On les appelle des “continents”. Magellan en distingue 6 principaux : Northern Continent, Southern Continent, Corsica, Nautilus, Azure Island, Dreamland. La dernière région est constituée d’innombrables îles minuscules.

Northern Continent est constitué de deux ensembles terrestres de forme compacte liés entre eux pour faire une seule unité. Southern Continent est d’un seul tenant, mais une étendue marine le creuse en son centre pour former une sorte de grande baie. Si Corsica est une étendue terrestre plutôt compacte, Nautilus a une côte tellement découpée que c’est moins un continent proprement dit qu’un littoral extrêmement complexe sans véritable arrière-pays. Azure Islands, située entre Northern Continent et Southern Continent, est un conglomérat d’îles de taille moyenne, aux formes plutôt géométriques. Dreamland est la région la plus septentrionale. Les îles minuscules, jetées comme au hasard dans l’océan et qui forment l’archipel de Second Life, ont des formes étrangement géométriques. Si l’on comprend bien Magellan, elles semblent formées à partir d’un patron élémentaire carré, appelé “sim”. Certaines îles correspondent à un seul sim, d’autres à 20 ou 30.

  • Histoire

Il semble que Northern Continent soit le continent le plus ancien de Second Life. Le second à être apparu est Southern Continent. Corsica et Nautilus sont visiblement plus récents. On ne sait rien de la chronologie des autres parties de 2nd Life.

  • Environnement

Northern Continent est, d’après Magellan, la région dont l’environnement est le plus varié. D’après les images qu’il a rapportées, on y distingue de grandes variations climatiques : zones enneigées, végétation qu’on caractériserait de tropicale dans notre monde. On trouve aussi à Azure Islands une zone désertique.
On a peu d’information sur le relief de Second Life. Il semble que le nord de Azure Islands soit plutôt montagneux. On y trouve aussi à l’ouest des montagnes enneigées ainsi qu’un volcan en activité. Rien ne nous est dit de la faune de 2nd Life.

  • Paysage

Il apparaît à la fois très éclectique et très diversifié, mais en même temps plutôt familier à un habitant IRL : les constructions que l’on voit sur la vidéo de Magellan évoquent des modèles architecturaux très courants chez nous : villas, immeubles, stations de ski, résidences balnéaires… D’une manière générale, les paysages semblent plutôt artificialisés.

  • Société

On sait peu de choses des habitants des 2nd Life. Certains semblent riches et célèbres. Une certaine Anshe Chung aurait ainsi fait fortune grâce à ses opérations immobilières. C’est aussi une grande propriétaire terrienne, qui possède le continent de Dreamland. On en tire donc la conclusion qu’il existe dans Second Life une monnaie et donc une économie, thème qui n’est pas abordé dans la conférence.

Magellan parle aussi de groupes qui possèdent des îles ou des ensembles d’îles. Le “groupe” semble donc constituer un type d’organisation de 2nd Life. Un groupe important semble s’appeler Linden Lab.

Sans qu’on ne sache rien sur l’organisation administrative et politique de Second Life, il semble qu’il y ait une planification et un zonage entre zones résidentielles et commerciales, et que le continent du Sud échappe à cette planification. Il existe aussi des zones environnementales protégées.

Un peu comme dans notre monde, les habitants de 2nd Life semblent s’installer de manière privilégiée le long des littoraux. Ils pratiquent certains loisirs courants ici : on a cru reconnaître des stations de sports d’hiver et des établissements balnéaires.

Second Life est en expansion, et il semble qu’une des modalités de cette expansion soit la création d’îles artificielles, ce qui expliquerait leur forme géométrique. Cette particularité s’ajoutant à des particularités climatiques bizarres oblige à s’interroger. 2nd Life serait-il un monde artificiel ?

Nous attendons les témoignages d’autres d’explorateurs pour mieux comprendre cet univers étonnant. M. Egoyan lui-même nous annonce d’autres descriptions, qui pourront nous y aider. A moins que nous ne nous décidions à visiter nous même Second Life, en nous inspirant de notre éminent collègue, Humboldt dans son expédition en Amérique … “

Second Life, un rêve de géographe ?

Je me contenterai en conclusion de revenir sur la formation de Neal Stephenson, auteur du Samouraï Virtuel (Snow Crash en version originale), roman dans lequel il invente le Métavers et qui est à la source des mondes virtuels. Je cite le texte A propos de l’auteur que l’on trouve dans la version en Livre de Poche du Samouraï Virtuel : “ (…) Il a commencé des études supérieures en physique, pour obliquer vers la géographie quand il s’est avisé que cela lui donnerait l’occasion d’arnaquer un peu plus d’heures sur son temps de loisir, devant l’ordinateur principal de son université. Après avoir obtenu son diplôme et constaté, à sa grande perplexité, qu’il n’y avait aucun débouché pour les physiciens-géographes sans expérience, il s’est mis à explorer des voies de rechange telles que la mécanique automobile, différents travaux agricoles d’une stupidité inimaginable et l’écriture de romans. (…)” .

Géomatique 2.0 ?

“Ah non ! Ça suffit ! Assez du Web 2.0 ! Pourquoi noyer la géomatique dans cette bouillie techno-marketing à la mode journalistique !”. J’entends déjà les réactions et je m’explique derechef.

L’apparition de nouvelles applications (Google Maps et Earth, Virtual Earth …) a largement changé le paysage de la géomatique. Il a contribué à faire connaître cette activité auprès du grand public, tous les professionnels le remarquent. Même un site comme clubic parle des SIG. Maintenant, pour expliquer ce qu’est la géomatique, on dit simplement : “La géomatique, tu vois, c’est Google Earth + le GPS.” Tout le monde comprend. Savoir si la définition est juste, c’est autre chose. Mais il est difficile de nier que la mise à disposition du grand public d’outils habituellement réservés à des spécialistes bouleverse le monde de la géomatique.

Néogéographie ?

Certains auteurs défendent l’idée que cette rupture technologique et méthodologique est radicale et correspond à l’émergence d’une approche nouvelle qui n’a plus grand chose à voir avec l’ancienne. C’est la thèse de A. J Turner dans son opuscule (payant) chez O’Reilly Media : Introduction to Neogeography. Il remarque que les applications nouvelles de l’information géographique sont conçues pour permettre aux utilisateurs, par un assemblage d’éléments logiciels, de créer et partager l’information géographique sur le Web. La plupart des techniques et des outils utilisés à cet effet sont nés en dehors de la sphère de la géomatique traditionnelle. Alors que les outils des géomaticiens traditionnels sont Mapinfo et ArcGIS, les, nouveaux géomaticiens discutent des avantages comparés de Google Maps et World Wind. Les discussions ne portent plus sur l’intérêt comparé des projections de Mercator et de Mollweide, mais sur la combinaison des formats GPX ou KML. Les problématiques touchent à la géolocalisation par les moyens les plus divers (adresse IP, bornes Wifi, GSM, GéoRSS…). Les dispositifs matériels de saisie sur le terrain sont le récepteur GPS, l’appareil photographique ou la caméra numérique et le téléphone. Les outils sont des mashups et des widgets plus que des logiciels classiques. La production de cartes se fait à travers les blogs et les wikis ou les réseaux sociaux. Les fournisseurs de données cartographiques de fond et des référentiels sont Google, Microsoft ou Yahoo et non plus directement les agences nationales ou les sociétés privées. Enfin, la production même de la donnée de base se fait en ligne et de manière coopérative. Selon Turner, cette nouvelle géomatique nécessite même une démarche méthodologique spécifique, qu’il appelle GeoStack, possède ses propres communautés d’utilisateurs issues du monde du Libre et ses conférences spécifiques, comme Where 2.0 (patronnée d’ailleurs par O’Reilly, société qui avait organisé la première conférence Web 2.0).

Et 1, et 2 et 3.0 !

En proposant d’appeler cette nouvelle vague Neogéography, Turner est d’évidence mal avisé. Le fait que les développeurs Web découvrent dans la dimension géographique une formidable potentialité de développement pour leurs outils valide certes la pertinence d’une discipline qui met en avant la dimension spatiale des phénomènes. Mais de là à prétendre refonder toute la géographie, qui s’est déjà pas mal renouvelée depuis disons … Hérodote ?, c’est sans doute un peu exagéré. En revanche la question d’une géomatique 2.0 mérite d’être étudiée. Wikipédia définit le Web 2.0 comme l’apparition d’une nouvelle génération de communautés et de services en ligne qui visent à faciliter la collaboration et le partage entre les internautes. Ce qui caractériserait le Web actuel, qu’il soit deuxième génération ou non, c’est l’importance qu’y prendrait le contenu apporté par l’utilisateur.

On peut se disputer à loisir sur la liste précise des technologies qui donnent droit à l’estampille 2.0 (Ajax ou pas Ajax). On peut se moquer de la facilité avec laquelle les entreprises se collent elle même cette étiquette pour être à la mode, collecter des fonds (et faire grossir la bulle ?). On peut discuter de la réalité de la rupture 2.0 en rappelant que les forums sont nés avec (avant ?) l’Internet, que la démocratisation de l’informatique a commencé avec l’invention de l’Apple 2 (et pas 2.0) et que l’interactivité est une propriété intrinsèque de l’informatique moderne.

Il me semble que ce serait rester aveugle au fait principal : de nouveaux outils existent pour supporter la participation et la collaboration des internautes dans le même temps que la question de la manière dont les individus peuvent participer aux décisions qui les concernent devient, au-delà des modes politiques, une question centrale des sociétés contemporaines. Je suis plutôt enclin personnellement à voir ce phénomène comme une rupture, au moins pour les utilisateurs, quand je constate la difficulté ou la réticence d’une partie des internautes pourtant chevronnés à passer d’un Internet à consulter à un Internet à renseigner.

Néogéomatique ?

Une question me semble donc pertinente: assiste-t-on à l’apparition d’une géomatique 2.0, une nouvelle géomatique ouverte, composite, partagée et grand public qui aurait vocation à remplacer la géomatique traditionnelle propriétaire, uniforme, spécialisée et professionnelle ? Ou bien n’est-ce qu’un simple épiphénomène, un prurit adolescent, un engouement éphémère pour des outils sympathiques et légers mais peu crédibles ? Certains géomaticiens seront même enclins à y voir une menace sur leur discipline. C’est cette menace que pointe Andrew Keen dans un livre au parti pris complètement élitiste, le Culte de l’Amateur: la remise en cause d’outils et de méthodologies sérieux et validés par des spécialistes, au profit d’un grand n’importe quoi, mêlant technologies immatures et contenus pittoresques. Je pointe en les caricaturant les deux thèses possibles, non pas pour créer un débat artificiel, mais car les scénarios sont vraisemblablement (comme souvent) à tracer entre la (fausse) naïveté optimiste et la mauvaise fois sciemment dépréciatrice.

Petite mise en perspective

Cette idée qu’il faudrait jeter à la poubelle les outils et les savoir-faire d’hier et tout reprendre est bien évidemment fausse et illustre l’agaçante capacité de la communauté informatique à rencontrer la révolution à chaque tournant. Celle-ci n’a d’égale que la cécité des principaux spécialistes des sciences de l’information et de la communication qui vont répétant doctement que rien n’a véritablement changé depuis l’invention du boulier chinois. C’est surtout une méconnaissance de ce qu’est la géomatique et d’où elle vient. Sans reposer la question de sa définition, le volet académique et civil de son histoire commence à être pas mal connu (le volet militaire, pourtant fondamental, est par nature plus complexe à reconstituer). Cela vaut la peine de le rappeler à grands traits.

La préhistoire académique de la géomatique est à chercher vers 1955 en Suède quand le géographe Hägerstrand code les adresses des ménages du recensement suédois sur les cartes perforées d’une machine mécanographique Hollerith. Mais c’est dans les années 60 en Amérique du Nord que le terme de SIG apparaît et que des pionniers importent d’autres disciplines, puis créent spécifiquement des programmes ad hoc pour résoudre des problèmes spécifiques de cartographie numérique sur des ordinateurs encore rares et extrêmement coûteux. L’élaboration de la base technique des SIG, nécessaire à leur industrialisation, se fait dans les années 70. A plusieurs endroits apparaissent en même temps des solutions analogues pour résoudre des questions pratiques différentes. Un domaine de recherche s’organise pour faire émerger des concepts aptes à générer des solutions génériques d’informatique géographique. Les premières sociétés privées se créent aux États-Unis (ESRI, Intergraph …) et la diffusion de logiciels généralistes favorise l’appropriation de ces méthodes et techniques.

Le milieu des années 80 marque une rupture indéniable. C’est à ce moment, entre 1982 et 1987, que s’arrête ce que Foresman dans son History of GIS appelle la période de la recherche-développement et que commencent l’exploitation industrielle et commerciale à grande échelle des SIG et la diffusion internationale d’outils professionnels. C’est à ce moment que s’auto-organise un domaine d’activité, d’applications, de profit mais aussi de recherche théorique et pratique, d’enseignement et de savoir-faire professionnels qui prend selon les lieux ou le moment le nom de SIG ou Géomatique. L’activité concerne d’abord des applications clients pour des organisations locales et isolées, puis accompagne la mise en réseau des systèmes d’information. Les applications professionnelles d’abord réservées aux agences de cartographie ou aux bureaux de topographie s’étendent à des thématiques toujours plus larges et diversifiées. L’ouverture d’Internet aux applications commerciales au début des années 90 conduit à un élargissement du public potentiel des technologies de la géomatique. Même le grand public est désormais susceptible de consulter l’information en ligne. Les Webservices viennent progressivement concurrencer les logiciels installés en local. Le Web 2.0 vient parachever l’effet Internet, en intégrant le public non plus comme récepteur passif mais comme contributeur actif.

Une discipline autonome

La géomatique est un champ de pratiques, de techniques, de méthodes et de savoir-faire qui s’est progressivement constitué autour de la question de la représentation de l’espace terrestre avec des moyens informatiques. Son développement est complètement lié à celui de l’informatique. Pourtant elle a toujours eu un caractère étonnamment autonome vis à vis de celle-ci. Dès le début, les SIG ne se sont pas construits comme une branche de l’informatique mais comme un projet original autour duquel s’est rassemblée une communauté diversifiée composée d’informaticiens, de cartographes, de géographes, de géomètres-topographes, de télédétecteurs …

Cette spécificité de la géomatique est demeurée jusqu’à aujourd’hui et s’observe à plusieurs niveaux. Les grands opérateurs du logiciel d’information géographique n’ont par exemple pas été intégrés dans des grands groupes informatiques. Ce sont pour la plupart soit des sociétés indépendantes (ESRI), soit des filiales de groupes spécialisés dans un métier spécifique (Pitney Bowes pour Mapinfo). Les grandes sociétés de logiciels sont longtemps restées à l’écart du marché de la géomatique. Oracle, par exemple, y est venue sur le tard et IBM y reste discrète. Les SSII classiques ne sont pas très actives non plus dans le domaine de la géomatique. Le conseil, les études et développements sont souvent pris en charge par des sociétés spécialisées. Les formations à la géomatique sont peu nombreuses à dépendre de filières informatiques. Elles se trouvent principalement dans les écoles d’ingénieurs cartographes ou géomètres-topographes, dans les départements de géographie ou d’aménagement. La recherche est interdisciplinaire, souvent à la frontière, comme en France, des sciences de l’ingénieur et des sciences humaines et sociales. Dans les organisations, quelle que soit leur taille, la cohabitation organisationnelle de la géomatique et des outils informatiques classiques est rarement simple au quotidien.

Une spécialité un peu spéciale

En tant que discipline, au sens de branche de la connaissance, la géomatique est donc originale. Elle a rassemblé dès le départ des inventeurs d’outils et de systèmes informatiques, des utilisateurs à la recherche de solutions techniques pour leurs problèmes concrets et des spécialistes de l’analyse géographique et spatiale issus de disciplines variées. Ceux-ci se sont rassemblés pour élaborer des systèmes et des méthodes à la fois génériques et adaptés à des problèmes concrets liés à la prise en compte de l’espace. La géomatique ne s’est pas construite sur la découpe d’un morceau de réalité bien circonscrit mais sur la mise en relation de différents pans de la réalité par une approche spatiale des problèmes au moyen de technologies informatiques. L’objectif était moins la connaissance et l’explication pour elles-mêmes, que la conception de dispositifs et l’invention de méthodes permettant d’analyser pour agir (1). La géomatique est une discipline de conception, de design au sens anglo-saxon. Elle est donc par nature ouverte sur de nouvelles questions, de nouveaux outils, de nouvelles applications. Depuis, les années 60, elle a élargi ses problématiques, changé plusieurs fois ses outils et ses méthodes et moins souvent - comme c’est normal - ses principes et ses concepts. Faut-il jeter à bas tout l’acquis accumulé depuis 40 ans pour penser les usages participatifs grand-public ? J’aurais tendance à penser a priori que ce modèle est au contraire bien adapté pour intégrer la problématique du Web 2.0, dès lors qu’on analyse posément les nouveaux enjeux et les défis qu’ils représentent.

Les enjeux du GéoWeb

La première ligne d’annonce de la prochaine Where 2.0 2008 est claire : GIS has been around for decades, but is no longer only the realm of specialists. On appréciera le only. Les spécialistes des SIG, les géomaticiens ont encore leur place mais doivent laisser de la place pour les autres. Quels autres ? Les neogeographers, jeunes sociétés et jeunes développeurs, prêts à développer de nouvelles applications en ligne à contenu géographique et à occuper le champ économique et technique qui s’ouvre. Au-delà du positionnement intéressé de O’Reilly sur le marché des conférences techniques, cette opposition entre archéos et néos est largement artificielle.

Une partie des acteurs nouveaux sont bien entendu des développeurs passionnés, des créateurs imaginatifs, des militants du logiciel Libre et de l’Underground technologique. Il est évident que de nombreuses sociétés dynamiques et innovantes se sont créées et vont se créer autour des outils géographiques du Web 2.0. Aux Etats-Unis, les plus souvent citées sont, entre autres, Weogeo, Geocommons, Metacarta. Les nouveaux opérateurs industriels de la géomatique 2.0 qui comptent (et qui savent compter) s’appellent cependant d’abord Google, Microsoft, Yahoo … Des géants qui ont cassé leur (grosse) tirelire et ouvert la guerre du Géoweb pour tous, à grands renforts de globes virtuels (chacun le sien), gigantesques infrastructures de données géographiques dans laquelle le citoyen-consommateur est invité à produire ses cartes et à stocker ses collections personnelles; et aussi, au passage, à faire ses courses.

Pas d’angélisme, donc. Le moteur du Web 2.0 est autant commercial que militant. Favoriser la participation des internautes, c’est d’abord enrichir et affiner les profils des spécialistes du marketing et constituer une cible publicitaire. L’exemple récent de Facebook n’est qu’une version cynique de la logique plus discrète de Google. C’est d’ailleurs une raison de plus de prendre au sérieux le Web participatif et collaboratif qui émerge. Celui-ci n’est pas seulement un projet militant sympathique. C’est d’abord une construction industrielle qui mobilise des intérêts colossaux.

Du point de vue économique, il n’est pas sûr que l’arrivée de ces géants perturbe beaucoup les opérateurs traditionnels de la géomatique. Le marché de la géomatique professionnelle est trop étroit pour les nouveaux venus. L’appel d’air produit par le Géoweb grand public a même paradoxalement étendu le marché. On connait des petites sociétés de solution de visualisation 3D qui ont vu leurs propositions soudain crédibilisées auprès de maires ruraux par l’apparition de Google Earth. La géomatique 2.0 ne va donc vraisemblablement pas mettre les vieux dinosaures sclérosés à la retraite pour les remplacer par des troupeaux de jolis petits mammifères agiles (un autre mot magique de l’informatique contemporaine). De nouvelles pâtures apparaissent où ces jeunes mammifères vont venir s’ébattre, en compagnie de jeunes ou moins jeunes dinosaures déjà gros mais toujours plus gourmands.

Du point de vue technique, la stratégie d’une société comme ESRI, par ailleurs sponsor des éditions Where 2.0 2005, 2006 et 2007, est apparue clairement aux journées SIG2007 de Versailles. Elle montre que les “opérateurs historiques” ne font plus semblant d’ignorer les nouveaux acteurs et leurs nouveaux outils. Il n’est même plus question d’entrer en compétition directe avec eux. Il faut maintenant composer et intégrer ces nouvelles pratiques dans les outils originels. A Versailles, on a donc entendu mashup à tout bout de champ et vu Arcgis 9.3 combiner, comme à la parade, des services Web maison et des données Google. On a même cru comprendre que la technologie du cache, empruntée à Google et Microsoft, allait rendre la navigation plus fluide dans les services Web Arcgis. On avait en effet perçu depuis un moment que cela ramait un peu de ce côté là.

La nouvelle panoplie d’outils liée à la géomatique 2.0 n’est pas en rupture complète avec les outils déjà utilisés. Leur orientation Opensource va dans le sens d’une inflexion de trajectoire déjà entamée par les professionnels des SIG. Sur les réseaux professionnels comme Géorézo, des spécialistes des nouvelles API sont apparus, s’ajoutant et non remplaçant les spécialistes du Libre ou des logiciels propriétaires.

En conclusion, la géomatique 2.0 me paraît moins une révolution qu’une réelle évolution technique et économique, une version majeure en quelque sorte. Il ne faut pas surestimer la radicalité de sa différence mais il ne faut pas non plus sous-estimer les nouvelles applications et les nouveaux marchés qu’elle va susciter. Un effort est à faire au niveau de la communauté géomatique française pour ne pas manquer ces opportunités de développement. Il faut que la communauté s’ouvre vers les blogs des développeurs indépendants, élabore une veille technique, forme les étudiants aux nouveaux outils.

Il faut aussi analyser les impacts de la géomatique 2.0 sur les usages de l’information géonumérique, qui risquent eux d’être à terme profondément renouvelés. J’essaierai de le faire dans un prochain billet.

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(1) On reconnaîtra ici un écho des thèses de Longley P., Goodchild M. F., Maguire D. et Rhind D., Eds. (2001). Geographic Information Systems and Sciences. Chichester, John Wiley & Sons, 454 p.

 

 

 

On nous fait marcher !

Vous avez dit walkability ?

Le site Walk Score calcule interactivement la “walkability” de n’importe quel endroit, simplement en entrant sur le site une localisation, une adresse postale ou un lieu dit. La walkability (pédestrialité ? Piétonnité ? Aménité piétonnière est une bonne traduction même si elle fait un peu pédant) peut être vue comme une mesure des conditions de déplacement piéton dans un lieu. Comme le précise l’article déjà cité de Wikipedia (voir aussi ici une autre définition plus complète) de nombreux facteurs influent sur l’aménité piétonnière d’une localité: la nature de l’environnement urbain, la qualité de l’air, la proximité de transports collectifs, le niveau sonore, la qualité du paysage, la présence d’équipements pour des piétons, la sécurité du déplacement, etc. . Un autre facteur important est bien sûr le niveau d’accessibilité pédestre aux équipements et aux lieux les plus couramment fréquentés. Plus la boulangerie, l’épicerie, le kiosque à journaux, etc. sont proches, plus la qualité de l’environnement pédestre d’un quartier, sa walkability donc, sera élevée. L’indice calculé par Walk Score varie entre 0 (une voiture est absolument indispensable ) et 100 (on peut vivre dans le quartier en se déplaçant exclusivement à pied).

A quoi ça sert ?

L’indice de walkability se veut un indicateur pour orienter les villes américaines vers des politiques urbaines plus saines et plus respectueuses de l’environnement. Les bienfaits de la marche à pied sont innombrables aux yeux des urbanistes. Elle préserve la santé et coûte moins chère que la voiture ; elle favorise le commerce local, développe le lien social et préserve la planète. L’objectif de Walk Score est donc d’aider les agents immobiliers et les acheteurs à mieux qualifier les biens des différents quartiers : “Buying a house in a walkable neighborhood is good for your health and good for the environment.” Ils invitent les agences immobilières à joindre à leurs annonces sur Internet l’indice de Walk Score sous forme de widget.

Le calcul de Walk Score

Walk Score évalue cette accessibilité en calculant les distances à une série d’équipements (restaurants, écoles, bibliothèques, cinémas…) localisés sur Google Map puis en les combinant selon un algorithme non publié pour produire un indice synthétique. Un des intérêts du système est qu’il propose en même temps une liste de tous les commerces et services proches d’une adresse donnée. Sans jouer les puristes, l’indice de Walk Score n’est en fait qu’une approximation de la walkability telle que définie plus haut et ses promoteurs sont d’ailleurs les premiers à l’admettre. L’indice ne prend en effet en compte que l’accessibilité et laisse de côté tous les autres facteurs.

Par ailleurs, la distance aux équipement est calculée pour l’instant à vol d’oiseau, ce qui ne correspond guère aux conditions réelles de déplacement, car cela supposerait que le piéton traverse sans difficulté les autoroutes, les voies de chemin de fer et autres rivières. Enfin, on constate à l’usage que les équipement pris en compte peuvent être situées très loin du lieu de référence, à plusieurs dizaines de kilomètres parfois. Même si le poids d’un équipement lointain est in fine très minimisé par l’algorithme, on se demande pourquoi il est quand même pris en compte dans un calcul de déplacement à pied.

Compte tenu de ces limites, on peut penser a priori que cet indicateur évalue moins l’aménité pédestre d’un lieu qu’une densité d’équipements, un niveau d’équipement urbain de proximité. Plus l’indice est élevé, plus le quartier dans lequel on vit est bien équipé.

Un autre biais de l’indice est lié à la qualité des informations de Google Maps sur les équipements . Walk Score précise que celles-ci peuvent être incomplètes ou obsolètes et qu’il est impossible pour un utilisateur de compléter la liste d’équipements de son voisinage s’il constate des oublis. Seuls les responsables des commerces ou des entreprises peuvent en effet se déclarer sur le Local Business Center de Google.

Exemple réels et fictionnels

Walk Score propose le calcul de certaines localisations emblématiques. La walkability du ranch du President Bush à Crawford (Texas) est à la mesure de sa conscience écologique, strictement nulle. Bill Gates ne fait guère mieux avec sa maison de Medina dans l’Etat de Washington : walkability = 6. La walkability de la Maison Blanche à Washington DC est bien meilleure : 77. Son occupant actuel doit en profiter assez peu. On n’en dirait pas autant de Josiah Edward “Jed” Bartlet, du genre à mon avis à quitter sa “West Wing” pour une petite promenade vespérale. Dans le même ordre d’idée, en écho à mon billet sur le tourisme virtuel, notons que Walk Score a calculé aussi la walkability de l’immeuble new-yorkais des vieux amis de la série Friends. Il obtient un score de 92, bien meilleur que l’entreprise de Pompes-Funèbres Fisher & Sons de Six Feet Under à Los Angeles dont la walkability atteint péniblement 51.

Un étalonnage en Nouvelle-Angleterre

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Afin de le tester, j’ai étalonné l’indice sur des lieux aux Etats-Unis que je connais un peu pour y avoir séjourné cet été. Commençons par la maison que nous habitions à l’écart du petit village de Boxford (Massachusetts), très agréable mais à partir de laquelle aucun commerce n’est accessible à pied en un temps raisonnable. On obtient sans surprise un score médiocre de 12 (0-25 = driving only nous prévient Walk Score). La première épicerie est en effet à 7 miles, le restaurant le plus proche à 1/2 miles (?), le premier coffee-shop à 7,6 miles, la première librairie à 8 miles, la première école à 1/2 mile … J’ai demandé ensuite à Walk Score de calculer l’indice du bourg voisin, Georgetown, où il est possible de trouver un centre commercial, des bars et des restaurants et où nous faisions nos courses de proximité. L’indice y est un peu meilleur: 29. Le centre de la ville de Salem (celle des sorcières), au nord de Boston est beaucoup mieux loti de ce point de vue : indice 68. L’île de Nantucket est aussi très piétonnière (66), ce qui ne l’empêche pas d’être envahie l’été par des cohortes d’énormes 4×4. Le charmant port un peu résidentiel de Newburyport l’est encore plus (75), au même niveau que Harvard Square à Cambridge où se trouve la fameuse université. Mais le champion toute catégories de la pédestrialité bostonienne est Beacon Hill, le très chic et très british quartier du centre, qui atteint 92 à l’échelle de Walk Score.

A partir de ce petit échantillonnage, force est de constater que l’indice correspond bien au au sentiment que l’on a en observant le paysage urbain. De plus, il semble prendre assez correctement en compte le caractère piétonnier d’un quartier, au-delà de la simple densité locale d’équipements, qui semble pourtant constituer la base du calcul.

Et ça marche en France ?

Pas vraiment. Walk Score affirme ne supporter actuellement pour son calcul que les adresses des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni. Pourtant l’entrée d’une adresse française donne lieu aussi à la compilation des équipements, au calcul de distance et à la production d’un score de walkability du voisinage. Une recherche avec la mention Lyon, qui dans Google pointe Place des Terreaux, au centre de la presqu’ile, retourne un score relativement médiocre de 66. Moins que Salem donc, ce qui est un peu surprenant pour une grande ville européenne. Un score entre 50 et 70 caractérise en effet pour Walk Score des lieux où certains équipements sont accessibles à pied, mais où il est nécessaire d’utiliser la plupart du temps un vélo, les transports en commun ou une voiture. C’est un peu discutable en l’espèce. On peut très bien vivre au centre de Lyon sans voiture.

Les équipements pris en compte dans le calcul sont les mêmes qu’à Boston : les épiceries, restaurants, cafés et bars, cinémas, écoles, parcs urbains, écoles, librairies, bibliothèques, clubs de sport et fitness, pharmacies, magasins d’informatique, de vêtement et de de musique … Un pointage dans les équipements cités, beaucoup plus facile à faire car je connais mieux la ville, montre que cette liste est largement incomplète et peu fiable : de nombreux cafés, restaurants ou magasins manquent. Certaines indications ou certains classements sont fantaisistes. On ne trouve par exemple que 8 épiceries dans le voisinage (étendu à une distance de 36 miles !), soit guère plus que ce que le système trouvait autour de Boxford (7500 habitants).

L’indice peut donc être inadéquat en France, à cause de la faiblesse de l’information sur les services localisée dans Google Maps par les entrepreneurs et les commerçants. Or Walk Score peut difficilement influer sur ce facteur, alors qu’il annonce des adaptations de son site pour d’autres pays. Peut-être une modification de l’effet de la distance ou des coefficients de pondération des différents équipements en fonction des pays est-elle envisagée ?A titre de curiosité, j’ai exploré la variation de l’indice Walk Score dans différents contextes spatiaux, pour évaluer sa validité. En entrant simplement des noms de villes ou de communes, le logiciel se positionne sur une zone de quelques kilomètres autour du centre et calcule l’indice de walkability de celui-ci.

Capitales du Monde

Première remarque: Walk Score ne fonctionne pas pour les métropoles des pays en développement ou intermédiaires, où le système de Local Business Center de Google ne semble pas (encore ?) implémenté. La walkability n’est donc pas calculable à Mexico, Singapour, San Paolo, Bangkok ou Lagos. Tokyo non plus ne se trouve pas servie, et, plus surprenant encore, Dublin ne semble pas l’être non plus. Pour ce qui est des centres des grandes villes de pays industrialisés, en voici un échantillon :

New York : 100; Boston : 95; Chicago : 92; San Francisco : 91; Münich : 86;
Los Angeles : 80; Dallas : 80; Amsterdam : 77; Barcelone : 75; Madrid : 74;
Paris : 62; Rome : 57; Bologne : 55; Montreal : 52; Bruxelles : 78;
Londres : 40; Berlin :77; Vienne : 38;

On constate assez clairement la surévaluation relative des villes américaines. Seule Münich arrive à se glisser dans le groupe des villes les plus piétonnières, toutes états-uniennes. L’ordre de ces dernières semble assez logique. New-York en tête, suivie des villes à la trame centrale dense (Boston, Chicago, San Francisco). Mais que Dallas ou Los Angeles, métropoles automobiles, devancent Amsterdan, Barcelone ou Paris en piétonnitude ne laisse pas d’être surprenant, même si on ne prend en compte que les centres des agglomérations. Cette domination américaine traduit encore une fois la sous-représentation de l’information Google Maps en Europe. C’est elle qui peut aussi expliquer les faibles scores de Bologne ou de Vienne. Le score très faible de Londres est plus difficile à comprendre.

Centres des villes de France

Montpellier : 86; Nice : 85; Nantes : 78; Toulouse : 78; Lille : 77;
Tours : 75; Bordeaux : 74; Avignon : 71; Rennes : 69; Grenoble : 66;
Lyon : 66; Strasbourg : 66; Rouen : 65; Orleans : 62; Marseille : 60;
Dijon : 57; Clermont-Ferrand : 55; Saint-Etienne : 52; Pau : 49;
Le Havre : 45; Reims : 43; Chambéry: 37; Annecy: 34; Besançon : 34;
Le Mans : 32.

Les scores des zones centrales des villes françaises sont aussi étonnants. Il y a un effet taille. Les plus grandes villes ont des scores de plus de 60, les plus petites de moins de 50. Mais les exceptions sont nombreuses: Avignon avec un score élevé, Marseille avec un indice médiocre. On voit mal le lien direct entre l’indice et une quelconque aptitude des centre-villes au déplacement piétonnier : le grand écart entre Montpellier et Besançon doit s’expliquer par d’autres raisons.

L’agglomération de Lyon

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Si on change d’échelle et qu’on regarde ce qui se passe au niveau des centres des communes d’une agglomération comme celle de Lyon, le résultat est aussi difficilement interprétable (voir carte). L’indice est lié évidemment à un niveau de hiérarchie urbaine. Lyon domine (66) , suivie de Villeurbanne (43) alors que les villages ou bourgs les plus périphériques ont des indices très faibles, inférieurs à 15. Au niveau intermédiaire, peu de structures apparaissent. Les grosses communes à dominante pavillonnaires de l’est et de l’ouest (Ecully, Bron, Saint-Priest) ont les mêmes valeurs et ne se distinguent pas de communes au centre dense comme Oullins. Les petites communes des Monts du Lyonnais ont des valeurs plus faibles que les communes du sud-ouest de l’agglomération (Sainte-Foy et Francheville exclues). Le pointage des équipements montre clairement que les données Google Maps sont actuellement trop lacunaires pour que l’indice prenne un véritable sens.

Analyse, synthèse et 10 de der

Walk Score est un premier exemple d’agrégateur d’information, système qui compile, analyse et synthétise de manière automatique une information placée de manière volontaire et décentralisée sur Internet. Ce type d’outil exploite une information constituée dans un autre but pour lui apporter une valeur ajoutée potentielle. Il permet à un habitant ou un touriste d’évaluer et comparer l’aménité piétonnière de différentes localisations par un calcul automatique d’indicateur à partir d’une source de commerces et de services. Un certain nombre d’améliorations sont déjà envisageables. L’utilisateur devrait pouvoir avoir accès à l’algorithme pour le paramétrer. On pourrait aussi cartographier à la volée les indices d’une zone pour évaluer visuellement leur variabilité dans l’espace, comme on l’a fait plus haut par commune mais avec une maille d’analyse plus petite. Compte-tenu du temps de calcul en ligne de chaque adresse, cela demanderait à l’heure actuelle beaucoup de temps pour le faire interactivement. On peut imaginer que la carte soit précalculée et prête à afficher.

Le système semble mieux fonctionner en Amérique du Nord qu’en Europe. Le concept de walkability mérite certainement une adaptation à la situation européenne. On voit à ce propos les dangers d’un système de calcul trop général et des erreurs potentielles liés d’une part à l’incomplétude des données fournies volontairement mais non collectées de manière rigoureuse, et d’autre part au fait que ces données ne sont pas constituées spécifiquement pour ce traitement, mais doivent être réinterprétées. On peut cependant a priori faire confiance aux utilisateurs pour savoir apprécier la validité des données qui les concernent, surtout si on leur donne le moyen de comprendre le traitement (explication de l’algorithme), de valider les données d’entrée (ici par l’affichage de la liste des équipements mobilisés) et de confronter les résultats avec d’autres sources, y compris leurs connaissances pratiques.

Walk Score est une bonne illustration d’une deuxième génération d’outils Web 2.0, qui ne se contentent pas de saisir ou de visualiser sur Internet des informations brutes, mais les compilent pour en fournir une information dérivée, interprétée, synthétisée. D’autres applications apparaitront vraisemblablement qui croiseront plusieurs sources, voire plusieurs types de source : données entrées par les internautes, compilation de données officielles, capteurs sensoriels. On imagine par exemple le calcul d’une empreinte écologique spatialement contextualisée. Ces capacités d’expertise, traditionnellement confiées à des spécialistes : urbanistes, aménageurs, économistes, écologues … vont devenir accessibles à un plus grand public. C’est donc la nature et le statut de l’expertise qui peut petit à petit de se transformer, en donnant à des utilisateurs et des citoyens la possibilité de compréhension d’une situation dont ils ne disposent pas à l’heure actuelle, pour confronter leur interprétation à des discours ou des expertises officiels.

Va s’ouvrir alors la question de ce que Hubert Guillaud appelle l’intelligence des données, de la capacité des citoyens et des utilisateurs à interpréter les données, à les croiser pour analyser un territoire et un environnement. Les utilisateurs devront être capable d’analyser les objectifs du fournisseur de l’outil et d’évaluer le biais qu’il peut introduire, sciemment ou non. Walk Score par exemple met en avant un objectif militant (promouvoir un développement urbain durable) mais poursuit vraisemblablement un but aussi financier (vendre l’expertise aux agents immobiliers et à leurs clients et/ou se faire rémunérer par la publicité). L’imbrication des données et des outils pour les traiter, habituellement distincts dans les systèmes professionnels de calcul d’indicateur, devra aussi être observée de près. Daniel Kaplan pointe bien le risque que les données soient volontairement biaisées à la source en prévention de traitements potentiels futurs. Du point de vue des territoires, on peut craindre aussi une mise en concurrence et une mise en conformité des différents lieux, conduits à se comparer en permanence. En fait il faut envisager le développement d’outils ou de services offrant des analyses plus globales et territoriales que celles d’un site comme Walk Score, qui, travaillant à l’adresse, est foncièrement individuel. C’est dans la capacité de discuter, partager ce type d’outils et de construire collectivement une analyse du territoire que se situent certainement les enjeux à venir.