Chérie, j’ai rétréci l’espace américain

Rejoindre New-York depuis Los Angeles en voiture et en moins de 4 minutes : c’est l’expérience décoiffante que proposent Michel et Olivier Gondry dans leur clip Behind pour le musicien électro Lacquer en réduisant à la durée d’une chanson un voyage de plusieurs jours.

Au premier visionnage, on pense d’abord à un enregistrement fondé sur un échantillonnage aléatoire et systématique comme celui réalisé par les géographes Madeleine Griselin et Sébastien Nageleisen le long du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle (Cybergéo). Mais on comprend rapidement que la durée des plans est loin d’être homogène et que le document a subi un découpage cinématographique adapté au rythme du morceau. Nous ne sommes pas dans le domaine de l’enregistrement documentaire expérimental ou scientifique, mais bien dans la création vidéo. Behind peut alors faire penser à un film comme Sleep, dans lequel Andy Warhol filme pendant 6 heures le poète John Giorno en train de dormir. Warhol y distord la durée en projetant la pellicule à 16 images par seconde et en dupliquant certaines séquence (Sleep). Mais, contrairement à Warhol, il ne s’agit pas ici d’explorer la limite entre réalité et représentation. L’objectif est essentiellement esthétique et fait penser à la technique dite du time lapse, qui consiste à passer à vitesse normale des images prises vue par vue à une cadence beaucoup plus lente. Ce procédé,vieux comme le cinéma, est ainsi largement utilisé par Dziga Vertov dans l’Homme à la Caméra. Les appareils numériques ont rendu la technique très facile d’accès et on trouve sur le Net de nombreux exemples de films montrant la lumière d’un paysage fixe changer en accéléré, tandis que le soleil se lève, monte au zénith puis disparaît à l’horizon. En réalité, les techniques utilisées par Gondry sont certainement beaucoup plus variées et mixtes (voir hallucinez.com)

L’originalité du clip de Behind est bien entendu d’ajouter au rétrécissement temporel un rétrécissement spatial. Il produit une sorte de version de poche de la mythologie américaine, route 66, grands espaces, beat-generation, James Dean et Rock’n Roll. Mais que se passe-t-il exactement dans le film ? On voit défiler un paysage à la fois anonyme et familier : des autoroutes, des villes illuminées, des déserts, de la campagne, des parkings .. Le temps, au sens météorologique du mot, y est très présent: le ciel se couvre puis se vide de nuages, la pluie se met soudain à tomber. Les changements de temps contribuent à marquer la durée alors que le temps chronologique apparaît fortement distordu : les séquences relatant les micro-évènements tels que l’arrêt sur le bord de la route pour consulter une carte routière, l’entrée de l’ami dans la voiture, les changements de conducteur, la fermeture de la capote, la réparation dans le garage, la traversée des tunnels, l’arrivée sur les parkings … sont moins accélérées que les plans de circulation dans les plaines du Middle-West, en réalité interminables et finalement assez peu présents dans le film. Ces petits moments contribuent à humaniser le voyage, à le mettre à échelle humaine. Ils nécessitent d’adopter la vitesse au rythme du geste humain différent de celui du déplacement en voiture.

Il n’est pas facile de reconstituer l’itinéraire suivi (tout commentaire permettant de préciser celui-ci est le bienvenu). Au début du clip, le conducteur annonce à son interlocuteur téléphonique qu’il va passer le chercher mardi dans le Nouveau Mexique pour être à New York le samedi. En suivant l’itinéraire et le temps de trajet calculés par Google, il faut 41 heures de voiture pour parcourir par les Highways 40 puis 44 et 70 les 2777 miles (environ 4450 km) qui séparent Los Angeles de New York. Mais l’homme à la décapotable s’écarte dès le départ de cet itinéraire. Le matin du jour 1 (dimanche, donc par déduction), il quitte les bords de l’océan (Santa Monica ?) pour Downtown Los Angeles puis Las Vegas. Il semble s’arrêter dans un parking pour jouer au casino avant de reprendre sa voiture pour passer la nuit dans un hôtel. Le jour 2 (lundi), il quitte Las Vegas et roule à travers un paysage de collines et de falaises, possiblement à proximité de Bryce Canyon et s’arrête le soir dans un motel. Le jour 3 (mardi), on traverse avec lui un paysage archétypique du Western, Monument Valley, ce qui ne surprend guère de la part du cinéaste Michel Gondry. Le conducteur retrouve son ami dans une grande ville du Nouveau Mexique (Albuquerque ?). Si c’est bien cette ville, les deux hommes rejoindraient alors l’itinéraire de Google. Ils conduisent toute la journée du mercredi et une partie de la nuit suivante. Ils passent la nuit dans une ville (Springfield?). Ils conduisent tout le jour 5 (jeudi) et aussi la nuit suivante en se relayant au volant. On traverse différentes villes dont certaines doivent être reconnaissables aux gratte-ciels que l’on aperçoit ou aux ponts que l’on traverse. Le jour 6 (vendredi) , la voiture tombe en panne. Elle est réparée et les deux hommes repartent pour arriver dans la nuit de vendredi à samedi à New-York. L’itinéraire semble donc réaliste, et les temps de conduite plus ou moins crédibles, mais nous manquons de point de repère pour comparer la distance parcourue et le minutage du clip. Le voyage semble donc respecter la topographie et les distances réelles, même si la musique et le montage lui donnent une dimension onirique. On voit aussi la température baisser et les passagers de la voiture se couvrir au fur et à mesure de l’avancée vers l’est. Le changement de la végétation est très nettement perceptible depuis les déserts du Névada et de l’Arizona jusqu’aux bois de feuillus de l’Ohio ou de la Pennsylvanie. Même le détour touristique par Las Vegas et Monument Valley et la traversée à toute allure de l’Oklahoma, du Missouri et de l’Indiana sont culturellement réalistes.

On peut se livrer à une arithmétique amusante. Le voyage a duré du dimanche matin au vendredi minuit, ce qui fait à peu près 138 heures. La vitesse moyenne réelle (pauses et arrêts compris) est donc de 32 km/h. En ramenant ces 138 heures à une vidéo de 4 mn, les frères Gondry nous font traverser les Etats-Unis à la vitesse respectable de 66750 km/h. Plus remarquable, ils conduisent à proposer un concept, inédit à ma connaissance, celui d’échelle temporelle. En ramenant le déplacement dans l’espace d’une durée de 8280 mn (138 h.) à 4 mn, Behind peut être vu comme une vidéo à l’échelle temporelle 1:480 000 de la traversée des Etats-Unis d’ouest en est.

Mais, nous dira-t-on, quel rapport avec la géonumérisation ? Eh bien, si l’on tentait de mettre en place un dispositif permettant d’échantillonner systématiquement ces 8280 mn (potentielles) de vidéo, ce qui est théoriquement envisageable au moyen des techniques numériques, il deviendrait possible de modifier à l’envi la représentation spatio-temporelle de cet itinéraire de l’espace américain en changeant la valeur de cette échelle temporelle. On pourrait avoir une vidéo à l’échelle 1:1000000 qui durerait moins de 2 mn, une vidéo à l’échelle 1:100000 d’à peu près 20 mn. On pourrait aussi produire des visualisations à la même échelle temporelle de différents tronçons et les comparer. On pourrait aussi observer la distorsion de représentation d’un tronçon en fonction de l’échelle. On se dit que l’on pourrait faire plein de choses intéressantes, et puis on se remet un coup de Behind.

3 réflexions sur “Chérie, j’ai rétréci l’espace américain

  1. Sur la thématique de la compréssion/décompression du temps :
    lors de la biennale d’art contemporain à Lyon en 2005, était diffusé le film « smile » de Yoko Ono. Celui-ci representait un sourire de John Lennon, les deux secondes de durée réelle étaient étirées en 51 minutes.
    Certes, aucun rapport avec la cartographie.

  2. Joli article😉
    J’ai revu le clip récemment, le travail de montage est vraiment épatant, avec un sens du détail maniaque. A un moment, le balai des essuies-glace sur la vitre est même synchronisé avec la musique!
    L’article d’hallucinez.com est assez juste, le clip transforme par sa vitesse une série de paysages pourtant très connus en un univers imaginaire et poétique.

    Et il serait effectivement intéressant de faire l’expérience sur un petit trajet, d’une heure par exemple, et de réaliser plusieurs montages de différentes échelles temporelles. Lyon- St Etienne, par exemple, même si il y a beaucoup d’autoroute 😉

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