Jack Bauer, héros géonumérique

24 (24 heures chrono en France) est certainement une des séries télévisées les plus originales et les plus marquantes de ces dernières années. C’est aussi l’une de celles, avec Alias, qui a le plus systématiquement intégré les outils de la géonumérisation dans les scénarios. Pour faire échouer les sombres machinations ourdies par des étrangers machiavéliques aidés de traîtres plus dangereux les uns que les autres, Jack Bauer, le valeureux et malheureux agent de la CTU (Counter Terrorist Unit), combine les techniques géonumériques les plus variées : navigation par GPS, Systèmes d’Information Géographique, analyse spatiale, consultation d’images et de cartes à distance sur PDA, … (j’ai commencé ici un début d’inventaire systématique).

Des techniques qui se banalisent
Dans la quatrième saison, l’intensité de l’utilisation d’outils géonumériques est telle que l’information géographique semble devenir l’héroïne principale. Pendant de longues minutes, Jack Bauer, confiné dans un des cadres du split-screen, est condamné à regarder en spectateur ces vraies vedettes de la série que sont les cartes numériques et les programmes informatiques.
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A la découverte de 24 heures chrono, les spectateurs s’interrogeaient, et même les géomaticiens (autrement dit les spécialistes des méthodes et instruments géonumériques) en discutaient sur leurs réseaux professionnels : les techniques utilisées étaient-elles réalistes ? Pouvait-on vraiment lire la plaque d’immatriculation d’un véhicule depuis un satellite ? Etait-il possible de capter un signal GPS dans le métro (alors que c’est déjà difficile sous un couvert forestier, même avec du matériel professionnel). Même si la série anticipe un peu sur la disponibilité des techniques, 24 heures chrono est de ce point de vue beaucoup plus proche de l’instrumentation technique actuelle que la rocambolesque, fantaisiste et abracadabrante Alias, autre série américaine très branchée haute technologie géonumérique, mais qui l’utilise dans un esprit très différent, ce qui mérite d’ailleurs une analyse (voir ici). Ce qui frappe avec le recul, c’est l’extrême banalisation qu’ont connu ces techniques en moins de 5 ans. Réservées en 2001-2002 à un agent exceptionnel dans des situations d’exception, toutes ou presque sont maintenant, directement ou indirectement, soit accessibles au grand public (navigation embarquée, GPS, bases de données géographiques) soit utilisées dans la vie courante (géolocalisation, contrôle à distance…). Jack Bauer n’est peut-être pas complètement étranger à cette diffusion. C’est une publicité vivante pour le GPS : combien de tranquilles pères de famille contemporains, en tendant leur carte bancaire à la Fnac pour acheter un de ces systèmes se sont sentis secrètement, ne serait-ce qu’une microseconde, intronisés agent de la CTU ?

Esclaves du temps
Mais, en fait, la question de l’espace et des techniques mises en oeuvre pour le décrire, l’analyser ou le mesurer, apparaissent secondaires dans 24 heures chrono. Le personnage principal, l’ennemi permanent des protagonistes de la série, c’est bien entendu le temps. Les personnages sont dans une perpétuelle lutte contre la montre. « We’re running out of time » est le leitmotiv bauerien. Le temps est en effet toujours compté, à cause du principe même de la narration en temps réel, marque de fabrique de la série. On peut discuter l’originalité réelle de ce concept de temps réel et remarquer qu’il s’agit plus de temps simultanés, il n’en reste pas moins que cela confère à la série un style très particulier, y compris dans ses artifices. Les secondes s’égrènent et les comptes à rebours s’enchaînent. Cela confine d’ailleurs parfois au procédé. Les personnages annoncent très (trop ?) souvent combien de temps va s’écouler avant un évènement : l’arrivée d’une ambulance, la fin d’une prière à la mosquée, le déclenchement d’une explosion nucléaire… Mais comme la durée d’action des personnages est la même que celle du spectateur, cela confère à la série une densité et un réalisme rares, au moins durant les trois premières saisons. Les libertés prises avec les distances et les temps de déplacement participent à la baisse de l’intérêt de la saison 4 de la série. Los Angeles est devenu dans celle-ci un gros bourg où l’on se trouve à 5 minutes de tout. Et si c’est un peu loin, on prend un hélicoptère …

La case de l’Oncle Tom Tom
Si 24 heures chrono est bien fille d’une technologie, c’est celle du téléphone. Rarement on a vu des personnages de fiction pendus aussi souvent au bout du fil. C’est grâce au téléphone que les scénaristes de 24 peuvent faire avancer en même temps les différentes intrigues tout en tissant les relations entre celles-ci. C’est le principal moyen pour relier des personnages éparpillés dans Los Angeles et faire passer des informations de l’un à l’autre. Selon Stephen Hopkins, le réalisateur de la première saison interrogé par C. Cohen et O. Joyard (Cahiers du Cinéma, n°581), le split-screen (affichage simultané à l’écran de plusieurs scènes en parallèle), avant d’être systématisé et de devenir une des innovations formelles de la série, était apparu nécessaire pour rendre moins ennuyeuses les incessantes communications téléphoniques entre les personnages. 24 heures chrono use et abuse du téléphone, et plus précisément, du téléphone mobile ou cellulaire (pour prendre deux mots qui résument bien l’ambiance à la fois carcérale et pérégrinatrice de la série). On imagine mal en effet Jack Bauer se mettre en recherche d’une cabine téléphonique chaque fois qu’il doit prévenir le Président Palmer d’une nouvelle catastrophe. Non, Bauer, comme le nomade prophétisé par un autre Jacques, l’Attali de Lignes de fuite, doit être mobile et autonome. Il porte sur lui, ou dans sa voiture devenue un peu la case de l’Oncle Tom Tom, tout ce dont il besoin : armes, téléphone, scanner… Au risque de décevoir les géomaticiens, mes recherches parmi les nombreux blogs consacrés à 24 heures chrono ne m’ont pas permis de trouver une photographie de Jack Bauer brandissant un PDA, un GPS ou un SIG. Visiblement les fans le préfèrent au naturel ou plus classiquement armé. C’est pourquoi il est habillé dans la photo ci-dessus avec son arme ultime ( voir à ce propos ici le décompte macabre de toutes les personnes tuées par Jack Bauer, avec des ustensiles parfois inattendus, surtout dans les dernières saisons).

Prisonniers de l’espace
C’est peut-être en cela que la série est si proche de la sensibilité contemporaine. Contraint par le temps et mobile dans l’espace, l’individu moderne gère cette ubiquité forcée au moyen de la technologie. Grâce au téléphone, il est simultanément dans plusieurs endroits à la fois et il saura toujours où il se trouve grâce au GPS, maintenant intégré au téléphone. 24 heures chrono serait alors l’expression limite d’un état contemporain. Espace et temps sont intrinsèquement liés, on le sait depuis plus d’un siècle, et la série donne à voir très clairement cette liaison. C’est la temporalité réelle du récit qui donne à l’espace une véritable épaisseur. Les personnages ne peuvent pas s’abstraire de la distance. Ils doivent la parcourir en continu et aucune ellipse n’est possible. Evidemment, sur les forums, les fans sont nombreux à pointer les invraisemblances de durée, qui – on l’a déjà dit – se multiplient dans la saison 4 et visiblement aussi dans la 5, voir ici . Des débats s’engagent sur la plausibilité des vitesses de déplacement en voiture dans la série par rapport à la réalité de la cité des Anges. Mais il arrive quand même à Jack Bauer d’être ralenti par les embouteillages et les réseaux téléphoniques sont souvent surchargés. Là encore, nous sommes à l’opposé d’Alias, série dans laquelle les temps de voyage sont fantaisistes, les contraintes de distance annihilées et les lieux réduits à des caricatures cartepostalisées. Dans 24 heures chrono, l’espace est un frein et les déplacements tout sauf fluides. Selon Hopkins, les acteurs sont confrontés lors du tournage à de multiples obstacles (portes fermées, portières de voiture verrouillées, objets inaccessibles …) qui accroissent la tension et densifient l’effet de réel. La série est donc très fortement ancrée dans l’espace de Los Angeles. On peut assez facilement cartographier précisément les déplacements des personnages. Il est d’ailleurs possible de trouver sur wayfairing une cartographie des lieux où se déroule l’intrigue de la saison 5 utilisant les données de Google Maps.

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La chair de Los Angeles
Le réalisme temporel produit donc un réalisme spatial, qui constitue à mon avis (mais c’est un avis de géographe) le principal attrait de la série. Chaque saison constitue une exploration fouillée de différents quartiers de Los Angeles dans laquelle la ville expose quasi charnellement la diversité de ses ambiances sociales et paysagères. La saison 1 par exemple nous conduit de zones pavillonnaires plus ou moins chics à des quartiers pauvres, des allées d’un centre commercial downtown aux docks du port, d’une réserve naturelle aux grands hôtels des quartiers de bureau… Le déploiement des techniques géonumériques est donc en parfaite cohérence avec la rigidité du cadre spatial et topographique de la série. Ces techniques sont pour les personnages un moyen d’échapper à l’engluement spatial qui les menace en permanence, un outil pour arpenter et tenter de circonscrire les étendues inquiétantes et troubles qui les entourent. Elles jouent un rôle crucial pour survivre et réfléchir dans l’urgence de 24 heure chrono.

Bug Brother
Il faut souligner que 24 heures chrono ne se place pas dans un schéma de contrôle à distance et de maîtrise technique absolue. En l’occurrence ce serait plutôt Bug Brother. Les techniques les plus sophistiquées sont faillibles. Il faut dans la saison 4 de très longues minutes pour pointer un satellite afin de suivre le terroriste turc. Elles peuvent aussi s’avérer inutiles. Dans la saison 2, Tony et Michelle envisagent de géolocaliser Jack à partir des écoutes de la police et d’une analyse de distance depuis sa dernière localisation, mais l’intrigue se dénoue d’une autre manière, plus active. Jack Bauer n’est pas un informaticien. C’est d’abord un homme d’action soucieux des situations concrètes et qui va « au contact ». Même équipé géonumériquement, Jack Bauer a toujours besoin de l’aide des experts informatiques de la CTU, pour lui fournir des données, procéder à des analyses ou le mettre en contact avec d’autres informateurs. Il appuie sa connaissance de terrain sur une analyse des informations prises à distance grâce aux outils informatiques les plus sophistiqués. Héros géonumérique, Jack Bauer ne prend la plupart de ces décisions qu’une fois connecté à un réseau d’information, à un réseau sociotechnique.

Si on accepte l’idée que le monde de Jack Bauer est bien, qu’on le regrette ou non, notre monde, on comprend avec 24 que nous avons tous vocation à devenir des héros géonumériques. Nous devons apprendre à nous situer dans un espace mal connu et possiblement hostile, à rester connecté avec les nôtres en permanence, à faire face instantanément à des évènements inattendus en mobilisant une information distante pertinente. On y apprend aussi, accessoirement, que cela ne nous rendra pour autant ni plus heureux ni plus libres…

(Une analyse de la saison 6 de la série prolonge ce billet).

4 réflexions sur “Jack Bauer, héros géonumérique

  1. Pingback: 24 – Saison 8 : inventaire des techniques géonumériques « Monde géonumérique

  2. Vue les performances et les techiniques utilisées dans 24 heures chronos, l’homme idéale serait Jack Bauer. Homme de toutes puissances : un homme bien, ayant toutes les qualités que doit avoir un Dirigeant. Il est selon la plupart des téléspectateurs et de moi-même, Jack Bauer, avant d’être l’acteur principal ou le héros permanent de 24, était un homme de bien. Un parfait localisateur et optimiste de tous temps. Aussi doit-on saluer Kloé son fournisseur de la plupart des informations.

  3. Excellente analyse de ce document anthropologique que constitue 24h.
    Disposez vous d’une bibliographie (de qualité universitaire) à propos de cette série ?

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