Fièvre cartographique pour la grippe A(H1N1)

Le blog TerraImago publie un très intéressant et complet panorama des ressources cartographiques qui ont fleuri depuis quelques jours à propos de la grippe A (H1N1), comme l’appelle maintenant  l’OMS.  Il met l’accent sur les ambigüités et dangers du Web contributif en la matière et la confusion qui règne actuellement dans les données publiées.

Il existe en effet de nombreuses initiatives de consolidation et de publication de données sur l’incidence et la prévalence de l’épidémie. Fondées sur des sources très hétérogènes, les cartes produites s’avèrent peu fiables. Cette confusion est liée en partie aussi aux protocoles complexes de qualification des cas suspectés. Il semble que les procédures de validation et même les étapes dans ces procédures varient entre les pays, ce qui ne facilite pas les comptages et les comparaisons. Certaines des cartes publiées, comme celle-ci par exemple, mélangent des données agrégées à la capitale du pays (France) et d’autres plus finement localisées (Royaume-Uni). Comme le souligne TerrImago, on s’étonne donc d’autant plus que les sites officiels tels que l’OMS ne publient pas de données cartographiques au jour le jour sur l’épidémie. Disposant des protocoles formalisés susceptibles d’élaborer des comparatifs fiables, ils pourraient produire des cartes de référence et donc limiter la fièvre cartographique actuelle, qui ressemble par certains côtés à celle de l’affaire Madoff.

Observer une épidémie à travers le Web

googlflu

Dans son analyse TerrImago présente le site de Google Flu trend, auquel je voulais faire référence depuis un moment. Ce site illustre comment le nombre des mots-clés liés à la grippe entrés dans Google aux Etats-Unis reflète et même anticipe la courbe de l’épidémie de grippe telle qu’elle peut être reconstituée par les statistiques habituelles  (voir l’animation ici). Un article dans Nature a d’ailleurs été publié à ce sujet. Il démontre que les occurrences de la recherche de mots liés à la grippe sur le moteur de recherche peuvent être mises en relation avec l’apparition des symptômes de la grippe, les visites chez le médecin ou le pharmacien.  Les recherches sur les moteurs de recherches pourraient donc devenir un indicateur de l’intensité grippale saisonnière, indicateur à la fois chronologique et spatial car les statistiques de recherche peuvent être compilées par unités administratives.

Certains biais peuvent être notés. Par exemple un pic artificiel de recherches peut être créé par une campagne publicitaire pour un nouveau médicament. Les modèles construits sur plusieurs années apparaissent cependant  bien calés. Il y a bien un lien entre la quantité d’information cherchée à propos d’un phénomène et ce phénomène lui-même. Selon les signataires de l’article, alors que les systèmes traditionnels de surveillance requièrent une à deux semaines pour rassembler et traiter les données sur la grippe, l’utilisation des requêtes  Google fournit des mesures quotidiennes.

Ce qui fonctionne pour une épidémie saisonnière est-il valable pour déceler l’apparition d’une nouvelle forme de grippe liée à la mutation d’un virus ? Google vient de publier ses statistiques de recherche pour le Mexique, qui montre fin avril 2009 un pic des recherches concernant  la grippe. On peut cependant s’interroger sur la validité de ces mesures dans le cas présent. Étant donné l’emballement médiatique liée à la grippe A (H1N1), peut-on encore établir une relation entre les recherches des internautes affolés et la réalité de la maladie ? Google mesure t-il autre chose que la médiatisation du phénomène ?

Par ailleurs, le modèle fonctionne dans les zones à haute intensité d’équipement Web. Ni le Mexique, foyer supposé de l’épidémie actuelle, ni la Chine où est apparu le SRAS en 2003s ne relèvent bien évidemment de cette catégorie. On peut douter que le Web soit assez sensible pour percevoir l’émergence d’une épidémie dans ces pays.

Web 2.0 et santé

Les auteurs de Nature exagèrent un peu quand ils prétendent « utiliser l’intelligence collective de millions d’utilisateurs » pour suivre le phénomène grippal.  Saisir les symptômes de la grippe dans un moteur de recherche est le niveau zéro de la contribution individuelle. On peine à appeler cela de l’Information Géographique Volontaire (ou Volunteered Geographical Information, puisque l’expression proposée par Goodchild s’est imposée,  voir par exemple cette conférence ).  Si les citoyens peuvent être considérés comme des capteurs du phénomène grippe, ils le sont de manière plutôt involontaire en l’espèce.

Il serait d’ailleurs abusif de limiter le Web contributif à cette exploitation des traces Web pour reconstituer un phénomène. Dans le domaine de la santé, des applications plus élaborées existent et vont continuer à se développer. Je me suis déjà fait l’écho ici du site PatientsLikeMe qui s’est construit sur le partage de données personnelles par des personnes atteintes d’affections très sévères.

Même s’il est difficile d’anticiper, il est évident qu’en cas d’aggravation de la situation, le Web sera un canal important de communication de l’information. Les technologies contributives des forums, des blogs et autres réseaux sociaux seront intensivement mobilisées. Des informations, vraies ou fausses, se mettront à circuler sur les cas de contamination supposée ou avérée, les lieux à éviter, les traitements utilisés,  la disponibilité de masques ou de stocks d’antiviraux. La fièvre cartographique du Web risquerait de ne pas retomber de sitôt.

On dispose de quelques exemples d’organisation des internautes dans des situations de pénurie moins dramatiques. Début 2008, la sortie contingentée de l’EeePC, le premier ultra-portable d’Asus, a donné lieu à une intense activité sur les blogs et les forums  pour connaître les endroits où il était possible d’en acheter, à quel prix, s’il était possible de négocier, etc..  D’autres  exemples moins anecdotiques et concernant l’ensemble de la population doivent pouvoir être trouvés.  On n’a pas de raison d’écarter l’hypothèse que des sites contributifs, selon la manière dont l’information officielle circulera, pourront aussi bien aggraver qu’aider à réguler une situation critique. On espère – mais on n’en est pas complètement sûr –  que les autorités sanitaires ont intégré ce facteur dans leurs plans afin d’éviter les effets d’affolement ou de panique.

Situations de crise

vine1Le rôle des technologies contributives en période d’épidémie est en effet proche de celui qu’il a dans les situations d’urgence. Les spécialistes des catastrophes ont déjà  eu l’occasion de mesurer les bouleversements qu’occasionnaient les technologies d’échange d’information en temps réel sur la gestion des situations de crise (voir ce billet).  Les techniques de géolocalisation y sont bien sûr prépondérantes.  Microsoft vient d’ailleurs de proposer un nouveau produit en béta privée, Vine, qui a pour objectif premier, mais vraisemblablement pas unique, de rester connecté avec ses proches en cas de crise et de recevoir de l’information sur les lieux qui les concernent (service limité aux Etats-Unis). Cet outil vise à redonner une visibilité à Microsoft, un peu à la traîne dans les applications de réseaux sociaux. On peut parier que d’autres vont suivre.  La cartographie ne serait plus un symptôme de crise mais un moyen de lutte contre ses conséquences.

( Note du 18 juin 2009 : j’ai écrit un billet complémentaire sur le même thème, voir ici.)

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