Google Earth et la ségrégation au Japon

Comment la publication sur Google Earth d’une carte anciennes génère une polémique au Japon à propos de la localisation des « burakumin », parias de la société japonaise. A partir de ce cas d’espèce, je propose de réfléchir sur l’impact potentiel des cartes anciennes dans les WebSIG et les globes virtuels.

Les historiens s’intéressent depuis plusieurs années aux SIG (voir par exemple la page de Ian Gregory). Les étudiants en histoire sont de plus en plus nombreux à se former à la géomatique. Les urbanistes et autres gestionnaires de la ville d’aujourd’hui sont avides d’intégrer dans leurs systèmes et leurs analyses des cartes anciennes. De son côté, le monde des archives s’ouvre à de nouveaux utilisateurs et la géonumérisation des collections bat son plein (voir à ce propos le projet Géotopia que nous menons avec le LIUPPA de l’Université de Pau et la société Makina Corpus)

La collection Rumsey

Un des sites les plus connus et parmi les premiers à présenter en ligne des cartes anciennes est la Collection de David Rumsey. J’invite ceux qui ne l’auraient pas déjà encore fait à consulter cette collection exceptionnelle qui compte près de  100 000 cartes anciennes. Le site offre de nombreuses manières de visualiser certaines de ces cartes, soit comme des objets graphiques indépendants affichables grâce à différents drivers, soit comme des couches de SIG ou de globes virtuels et même dans Second Life (voir sur le site ou bien ici).

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En 2006, un partenariat entre le Rumsey Museum et Google a rendu disponible sur Google Earth un extrait de la collection que le musée proposait déjà sur son site, dont une partie des 1000 cartes historiques japonaises qu’elle détenait. Cette publication a créé une polémique au Japon, très significative des enjeux liés à cette exhumation cartographique du passé.

Les burakumin

Les cartes qui ont généré de fortes réactions au Japon sont des estampes, c’est à dire l’impression d’une gravure sur bois. Elles datent de l’époque féodale et mentionnent la présence de villages de « burakumin« , c’est à dire de lieux où étaient relégués les exclus de la société japonaise ancienne. Je renvoie à l’article de Wikipédia pour comprendre plus en détail qui étaient ces « gens des hameaux spéciaux », descendants de la caste des parias de l’époque féodale et appartenant à deux groupes distincts. Les eta (littéralement « pleins de souillures »), au statut héréditaire, occupaient les métiers dégradants liés à la mort et à l’impur (artisans du cuir, bouchers, bourreaux, croque-morts…). Les hinin (« non-humains ») étaient des parias sociaux tels que saltimbanques, prostituées, condamnés, déclassés. Eux pouvaient sortir de leur état en changeant d’activité …

Jusqu’à l’abolissement du système des castes en 1871, les burakumin subissaient une ségrégation sociale et spatiale inflexible, qui les condamnaient à habiter entre eux. Mais même après 1871 la discrimination a continué de manière plus ou moins cachée. Si les quartiers des villes japonaises ont été redécoupés et renommés pour faire disparaître géographiquement les buraku (voir ce forum), la ségrégation est restée dans les têtes et dans les actes. A l’occasion d’une embauche ou d’un mariage, il n’est pas rare que la famille ou l’entreprise demande à une agence spécialisée d’entamer des recherches généalogiques pour vérifier que le candidat ou le prétendant n’est pas un burakumin.

Le sujet est encore en partie tabou au Japon mais les burakumin, estimés à 3 millions sur 127 millions de japonais, restent des citoyens de seconde zone. Des organisations telles que la Ligue de Libération des Buraku se sont cependant créées pour lutter contre cette discrimination. Par ailleurs, les buraku contemporains sont des quartiers défavorisés où les logements abordables attirent des japonais « ordinaires » mais pauvres, paradoxalement mal vus des habitants d’origine de ces ghettos … La localisation et les limites des buraku originels se sont donc brouillés au fil de l’urbanisation et sont actuellement peu connues de la population japonaise contemporaine.

L’affaire

Si l’on comprend bien l’affaire telle que la relate la dépêche d’Associated Press (AP), qui fut la première à la reporter hors du Japon, ce n’est pas tant la publication de la carte qui pose problème en soi que son intégration dans Google Earth. En fait ces cartes étaient connues et déjà publiées sur le Net. Les associations se sont inquiétées du rôle facilitateur que leur publication sur Google pourrait jouer dans la discrimination contre les burakumin. On reproche surtout à Google d’avoir publié la carte sans explication ni commentaire sur le contexte historique, contrairement à ce que font traditionnellement les musées ou les éditeurs japonais en liaison avec les organisations de burakumin. Cette désinvolture aurait contribué à mettre le feu aux poudres, et la réponse aux critiques de Google plutôt formelle et condescendante, n’a fait qu’attiser le conflit. La compagnie a simplement indiqué qu’elle était très sensible à la question des droits de l’homme et a tenu à signaler qu’elle n’était pas propriétaire mais se contentait de diffuser ces données. Quinze jours plus tard, alors que la presse commençait à s’emparer de l’affaire, Google aurait en catimini effacé des cartes les appellations eta qui correspondent aux anciens buraku. On peut le constater ici en comparant l’image publiée par Associated Press et l’image actuelle que j’ai prise sur Google ce jour. Il s’agit de la carte d’Osaka en 1806, identifiée grâce à ce site japonais. On voit bien que les idéogrammes qui signifiaient la localisation du buraku ont disparu.

Japan Google Old Secrets

eta2

Ce gommage semble avoir été mal reçu au japon. On y a vu essentiellement une manière pour Google de se sortir de la polémique sans vouloir régler réellement la question. La Ligue de Défense des Buraku l’a interprété comme une négation même de l’existence des burakumin qui vivaient en ce lieu.

Cette affaire est une bonne occasion de réfléchir sur les questions qui se posent quand on intègre des cartes anciennes dans les SIG sur le Web ou les globes virtuels.

Qui est responsable ?

Une des premières questions est celle du statut de la carte ancienne dans le système Google. Google se positionne comme un simple intermédiaire entre un producteur de données et des utilisateurs. Ses contradicteurs répondent que ce statut n’est pas clair car les données font partie du logiciel et qu’il est difficile de désolidariser une partie du service complet. C’est en effet la force des globes virtuels pour le grand public que d’associer une base de données à des outils pour la visualiser. Peu d’utilisateurs ont conscience de l’imbrication de techniques et d’acteurs qui permettent l’élaboration du produit final. Dans le cas présent, il semble que l’Université de Californie à Berkeley soit en fait le réel propriétaire de ces cartes anciennes. Rumsey s’est contenté de les héberger sur le Net, de les recaler et de les fournir à Google. D’après AP, ce serait d’ailleurs Rumsey qui aurait pris l’initiative de gommer les inscriptions litigieuses, même s’il aurait préféré garder ces documents en l’état. Si Google est en première ligne en tant que fournisseur du service, le contenu de plus en plus composite des données va rendre la recherche des responsabilités de plus en plus complexe. Par ailleurs, les contempteurs japonais de Google oublient de mentionner qu’il faut délibérément activer le service de cartes historiques de Rumsey pour visualiser les cartes incriminées

Dissonance culturelle entre global et local

On en vient à une autre question qui est la différence entre les contextes de production et de réception de ces cartes. Du point de vue de Google-Rumsey, les cartes japonaises s’intègrent dans une collection mondiale de cartes anciennes et le service consiste simplement à distribuer ces cartes à n’importe quel utilisateur intéressé, quelle que soit sa localisation. Mais dans le contexte japonais, cette carte ancienne est une clé d’interprétation d’une situation actuelle locale sensible. On a là une nouvelle illustration de ce que Tom Ewards appelle la dissonance géoculturelle, dont j’ai déjà parlé dans ce billet. D’un côté un espace virtuel globalisé et déterritorialisé (Google et une collection de cartes anciennes) et de l’autre une organisation socio-culturelle bien définie. La collision entre ces deux points de vue produit nécessairement du conflit.

Notons qu’il ne s’agit pas de trancher en faveur de l’un ou l’autre. Bien sûr, on peut considérer que la position de Google est plutôt méprisante et ignorante de la situation locale. Comme le dit l’expert cité par AP, Google tire un intérêt publicitaire des services qu’il propose et c’est la société locale qui paye les pots cassés. Mais il est évident aussi que la manière dont la société japonaise gère l’information sur ses propres pratiques ségrégationnistes n’est pas dénuée d’ambigüité, voire d’hypocrisie. Il existe de nombreuses manières pour localiser les anciens hameaux spéciaux au Japon. Des annuaires clandestins, en principe interdits, circulent sous le manteau. Les cartes anciennes chez Google constituent en fait un moyen de plus pour localiser les burakumin. On peut donc suspecter derrière la réaction une part d’énervement à voir un tiers étranger s’immiscer dans cette question censée ne relever que de la seule société japonaise. On peut penser que des évolutions auront lieu des deux côtés, par un ajout dans les métadonnées – qui existent déjà – chez Rumsey et par un usage actif de ces cartes par les associations de défense des burakumin pour leurs propres objectifs.

Toute carte est symbolique

La polémique s’explique aussi par une dimension symbolique. Google semble considérer une carte comme une donnée comme une autre. Or une carte n’est pas une donnée brute. C’est un document, une élaboration conceptuelle qui correspond toujours à un contexte défini : milieu socio-culturel dans lequel se fait cette élaboration, objectifs auxquels répond la carte et moyens techniques pour la réaliser. C’est ce qu’explique Rumsey à AP : « On a tendance à penser qu’une carte est factuelle comme une image satellite, mais elle n’est jamais neutre, elle correspond toujours à un point de vue ». L’intégration de la carte ancienne comme une couche dans Google Earth active un nouveau mode de représentation. Par un montage photographique, j’ai replacé la carte ancienne d’origine avec les idéogrammes supposés représenter eta sur l’image contemporaine. En jouant sur la transparence de la carte ancienne, ce qui est une manière classique de fusionner visuellement deux couches dans un globe virtuel, voilà ce que l’on obtenait dans Google Earth avant le caviardage :

eta3

On mesurera la violence de cette représentation si l’on sait que les idéogrammes eta signifient littéralement, d’après ce qu’écrit AP et que j’ai pu vérifier sur Internet (voir ici), quelque chose qui oscille entre « gens vils, « masses crasseuses » et « foules répugnantes ». On est donc loin avec Google Earth de se contenter de présenter une banale carte ancienne. On estampille en fait un espace d’un sceau infamant. Cela ne serait pas choquant s’il s’agissait d’un fait historique obsolète. Mais la ségrégation étant toujours à l’œuvre dans le Japon contemporain, même si elle est honteuse et cachée, ce type de représentation (ré)active le phénomène. Pour reprendre l’idée de Denis Wood dans The Power of Maps, une carte travaille à rendre présent – représenter – l’accumulation de pensées et de travaux du passé … (What do maps do when they work? They make present – they represent – the accumulated thought and labor of the past…). Voilà un bel exemple de carte au travail.

De la carte à la base de données

En fait, l’intégration dans un SIG ou un globe virtuel sort la carte ancienne de son élément d’origine, l’archive, le musée ou le livre d’histoire, qui la contextualisaient. La carte vient alors dialoguer avec des objets contemporains imprévisibles. Elle s’intègre dans un nouvel écosystème et se connecte aux lieux actuels représentés par les images satellites et les plans de rues. Elle acquiert la capacité de ranimer des réalités passées et de créer de nouvelles connexions avec des réalités d’aujourd’hui. Les associations œuvrant contre la ségrégation dont souffrent les burakumin s’étaient par exemple déjà plaintes des images de Streetview non floutées que Google a produites en août 2008 et qui permettaient d’associer des photographies de personnes à des communautés marquées comme des zones buraku (voir cet article). Le croisement sur Google Earth de Streetview et des cartes anciennes forme un cocktail détonnant.

Toutes les cartes anciennes qui vont fleurir sur les globes virtuels et les WebSIG dans les mois et les années qui viennent ne conduiront bien sûr pas à des situations aussi dramatiques et violentes. Cela n’empêche pas qu’il faudra étudier soigneusement la manière dont ces cartes vont s’intégrer dans leur nouvel environnement culturel. Elles serviront toujours à réactiver le passé et des acteurs contemporains s’en empareront pour le meilleur et pour le pire.

(Merci à Florence pour ce lien vers le billet :

20minutes.ch – Google Earth suscite une controverse – Stories)

PS: Je ne suis nullement spécialiste du Japon. Je remercie donc les experts de me faire part dans leurs commentaires des erreurs ou approximations qui parsèment certainement ce texte.

4 réflexions sur “Google Earth et la ségrégation au Japon

  1. Très intéressant!

    À mon sens, bien qu’en effet les cartes ne soient jamais strictement neutres et factuelles, une carte de 150 ans ne devrait être considérée qu’en tant que témoignage historique de la société qui l’a produite. J’aurais tendance à m’opposer à ce qu’on censure des documents historiques sous le simple prétexte qu’ils sont facilement disponibles et qu’ils « pourraient » être utilisés à de mauvaises fins. Ça rappelle le politicien californien qui veut faire censurer Google Maps sous prétexte que des terroristes pourraient s’en servir pour faire sauter des églises. Par ailleurs, je crois que la discussion de pareilles questions sur la place publique est préférable au silence.

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