Cartographie funèbre (2)

Sur le Net cette image est de plus en plus commentée. Le designer canadien Kamel Makhloufi l’a publiée sur Flickr en reprenant les données sur les morts en Irak reconstituées par le Guardian à partir des rapports de Wikileaks (voir ce billet).

L’image a une légende : Blue = *Friendly*, Green = *Host* Nation, Orange = Civilians, Grey = Enemies. First one is function of sum, second one is function of time, or how you can dilute the media impact of a massacre by killing a few people each day for 6 years. Just remember that host nation + civilian + enemies = mostly Iraqis.

« Bleu = *Amis*, Vert = *Nation hôte*, Orange = Civils, Gris = Ennemis. La première est fonction de la somme, la seconde est fonction du temps, ou comment diluer l’impact d’un massacre en tuant quelques morts par jours pendant 6 ans. Se rappeler simplement que Nation hôte + civils + ennemis = principalement des irakiens. »

La première image souligne bien l’écrasante proportion des morts civiles. L’image temporelle montre que nombre des « ennemis » ont été tués dans les premiers mois de la guerre tandis que les morts civiles dominent ensuite. Du point de vue sémiologie, on peut s’interroger sur le choix des couleurs. Correspondent-elles à quelque chose ? La deuxième carte suppose aussi que le spectateur comprenne naturellement que le temps s’écoule de gauche à droite et de haut en bas, ce qui n’est évident que pour un spécialiste de l’image informatique, qui a intériorisé cette norme. Dans les deux cas, il me semble qu’il y aurait d’autres traductions graphiques plus parlantes pour traduire les proportions et leur évolution.

Je ne comprends pas bien d’où sont issues les intitulés des catégories. Ce ne sont pas ceux que l’on trouve dans les données à  télécharger sur le site du Guardian. Ce qui est nommé ici « Friendly » correspond aux Forces de la coalition et  « Host  Nation » aux Forces irakiennes.  L’explication se trouve peut-être dans la carte synthétisant les types de morts que Kamel Makhloufi a réalisée aussi. Il l’accompagne d’une citation consacrée au peintre Jackson Pollock et qu’il propose d’interpréter comme suit :  « Ils avaient l’habitude de donner à leurs ennemis des noms conventionnels … mais maintenant ce sont simplement des nombres. Les nombres sont neutres. Ils font qu’une personne ressemble à un cadavre pour ce qu’il est réellement, de la viande.  » (They used to give their victims conventional names… but now they simply numbers them. Numbers are neutral. They make people look at a corpse for what it is – pure meat.« ).

Le projet de Kamel Makhloufi semble donc de dénoncer les catégories et les statistiques utilisées comme trompeuses d’une réalité : la très grande majorité des victimes sont irakiennes, qu’il s’agisse  de soldats, de civils ou d’ennemis. Cela pourrait se discuter dans le détail car la définition des ennemis n’est pas donnée et a peut-être changé de nature avec le temps. Ils n’étaient pas forcément irakiens. Par ailleurs, il faut se rappeler que les rapports ne permettent pas de connaître l’origine des morts civiles : forces de la coalition, forces irakiennes, ennemis.  Mais là n’est bien entendu pas la question principale. L’écrasante majorité des morts sont irakiennes.  Ce qui me frappe dans le rendu proposé, c’est paradoxalement la déréalisation que produit la pixelisation, contrairementà celle du Guardian. Dans l’image de gauche, chaque victime réelle est réduite à  un pixel noyé et subsumé dans sa catégorie. Dans celle de droite, elle devient un point invisible dans un écran brouillé de télévision. Mais peut-être est-ce justement ironique ? J’aurais aussi inversé les images en mettant en premier celle du temps et en second celles du total.

Il faut donc faire attention quand on joue avec les catégories. On constate en furetant sur  les sites qui commentent cette image que les choses deviennent rapidement floues : ici les « Friendly » sont vus comme seulement les américains, alors que la coalition intégrait d’autres nationalités. Là les « Hosts nation » deviennent des officiels irakiens. On voit ici un exemple de l’ambiguïté du Journalisme de Données s’il se résume à la production de graphiques. Il faut qu’il combine visualisation, explications de la méthodologie utilisée et libre accès aux données servant à produire les graphiques pour pouvoir les discuter. La devise du Data Blog du Guardian est Facts are sacred : les faits sont sacrés. Moins alors au sens d’une religion ou d’un dogme que de l’impérieuse obligation de les respecter. Les rapports exhumés ne sont pas des faits, contrairement à ce que pourraient laisser croire leur détail et leur localisation précise au GPS. Ce sont des relations de fait, soumises à tris, oublis et manipulations, dont les catégories sont déjà données au départ et qui font l’objet d’une organisation postérieure. Cela aussi est un fait, qu’il ne faut pas oublier et qui est d’ailleurs bien rappelé par Le Guardian.

Pour être complet, le site Data Store du Guardian sur Flickr présente d’autres  types de cartes à partir des mêmes données.

2 réflexions sur “Cartographie funèbre (2)

  1. Vous avez certainement raison. Je n’ai pas pu aller vérifier car en ce moment le site de Wikileaks a quelques problèmes. Ce serait donc le Guardian qui aurait adapté les catégories.

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