Possibilité d’un leurre géonumérique. 1) Inspiration

Le géographe W. E. Soja publie en 2000 Postmetropolis, livre dans lequel il théorise à partir de Los Angeles ce qu’il nomme les Simcities, ces  formes émergentes de la  villes où les simulations numériques commencent  selon lui à remplacer insidieusement la réalité tant pour les urbanistes, les politiques, les hommes d’affaires que pour les habitants. Il y discute différentes théories de ce phénomène, dont la fameuse précession des simulacres de Baudrillard, qui voit l’image précéder le réel, voire le remplacer, dans un processus généralisé de déréalisation. Depuis 2000, les technologies numériques de l’urbain ont considérablement évolué et la ville intelligente est devenue le Graal ingénieurial et politique de notre temps. Dans le même temps le développement du Géoweb a conduit à s’interroger sur la manière dont l’information numérique abstraite s’articule et s’entrelace avec les lieux réels qu’elle décrit ou évoque. Il n’en reste pas moins que le risque d’une déréalisation générale liée au développement de l’informatique reste une crainte assez partagée dans la société. Pour aborder cette question, aux échos philosophiques mais aux enjeux très concrets, j’ai choisi de me confronter à un objet un peu insolite.

Dans Paris est un Leurre. La véritable histoire du faux Paris, paru en 2012 aux Editions Inculte Xavier Boissel relate le projet de création en 1918 de leurres grandeur nature qui devaient servir à tromper les bombardiers allemands et les éloigner de ville réelle. A partir de ce point de départ, Boissel développe un dispositif réflexif et pratique très sophistiqué d’analyse de la falsification généralisée du monde moderne, dans lequel le numérique jouerait un rôle important. J’ai décidé de m’inspirer de cet exemple pour proposer un autre dispositif de leurre, utilisant des techniques géonumériques et pouvant donner lieu à une réflexion théorique et pratique sur la question du double et du simulacre. Cela donnera lieu à quatre billets. Le présent billet, Inspiration, est consacré à une présentation du faux Paris et à l’analyse qu’en fait X. Boissel, et pointe ce qui me semble être une contradiction entre la thèse et l’iconographie du livre et du site. Le second billet, Fabrication, se veut une notice de montage d’un leurre géonumérique, qui vise à systématiser informatiquement ce qui est timidement esquissé dans le livre. Le troisième billet à paraître, Utilisation, s’interrogera sur les utilisations possibles de ce type de leurre et les effets que l’on peut anticiper afin de nourrir des réflexions théoriques en réponse à celles de Paris est un leurre que l’on exposera dans un quatrième et dernier billet Discussion.

Le leurre de Jacopozzi

Dans son livre Xavier Boissel exhume un fait oublié étonnant. Durant l’année 1918 l’Etat-Major français imagina et commença à mettre en œuvre un faux Paris destiné à tromper les bombardements nocturnes allemands.  Le projet fut confié à l’ingénieur Fernand Jacopozzi qui proposa d’installer en périphérie de la ville des installations lumineuses destinées à mimer l’apparence d’une grande ville sous un couvre-feu approximatif pour tromper les  bombardiers allemands Gotha qui avaient commencé à viser la ville depuis janvier 1918. Le dispositif envisagé concernait 3 zones  : la zone A, près de Roissy et Tremblay, devait accueillir les fausses usines d’Aubervilliers et les Gares de l’Est et du Nord;  dans la zone B sur la boucle de la Seine entre Maisons-Laffitte et Conflans-Sainte-Honorine, un faux Paris devait être reconstitué, comprenant toutes ses gares et les voies ferrées, quelques grandes avenues et les ponts;  la zone C quant à elle correspondait à une zone fictive d’équipements industriels. Seule la zone B est supposée avoir connu un début d’exécution sous forme d’assemblages linéaires de planches dont une photographie est reproduite dans le numéro 4048 de l’Illustration du 2 octobre 1920 qui décrit le projet et présente les plans du leurre, plans reproduits dans le livre et sur le site Web associé. Les deux autres zones semblent être restées à l’état de plan, la fin de la guerre mettant fin à l’expérimentation. Les documents sont aussi parus dans The Illustrated London News du 6 novembre 1920 et reproduits ici.

Le dispositif du livre

Le livre combine trois modes d’investigation. Le premier est une promenade de « psychogéographie fantôme » dans les lieux où était planifié ce leurre, la zone A d’abord mais surtout la zone B où un début de réalisation aurait eu lieu; le site Web cité plus haut donne un bel aperçu photographique de cette promenade. Le second mode est une analyse historique mettant en perspective ce faux Paris avec les technique ultérieures de la désinformation et de l’intoxication, les tromperies de la perception et plus généralement les méthodes de la guerre de l’information.  L’auteur établit surtout un parallèle avec l’illumination de la Tour Eiffel que Jacopozzi conçut et réalisa 7 ans plus tard pour promouvoir Citroën, le faux-Paris apparaissant comme l’élément séminal d’une politique de la fantasmagorie urbaine qui se serait déployée dans la suite du siècle. Le troisième mode, appuyé sur l’exploration suburbaine et l’analyse historique qui précèdent, est une discussion théorique du leurre et du simulacre qui convoque différents auteurs de l’Ecole de Francfort, les situationnistes et Baudrillard.

Théorie du simulacre

Le livre condense en peu de pages le discours contemporain du simulacre, tel qu’il est construit à partir de Benjamin, Debord et Baudrillard, renforcé par ces auteurs de l’École de Francfort moins connus, mais tout aussi passionnants, que sont Anders et Kracauer. A partir du sentiment d’irréalité provoqué par « cette duplication lumineuse » qui « abolit la frontière entre le réel et sa représentation », Boissel développe l’idée d’un processus de déréalisation généralisée. Le dispositif de leurre, de double trompeur, serait le signe de la transformation en simulacre du Paris intra-muros contemporain, transformé en parc touristique, en « enclave dont le prestige ne se réduit plus qu’à la circulation des signes de sa propre mythologie, à destination des touristes et de la classe dominante ». Ce Paris touristique n’est plus qu’une reconstitution artificielle reprenant à l’usage des visiteurs des éléments d’un Paris disparu, voire fantasmé. La nouvelle culture festive et ludique (Paris Plages ou Nuits Blanches) où règne « l’événementiel plutôt que l’événement « se lit comme une dénégation du réel au profit d’une déambulation euphorique » (Bruce Bégout). « Paris n’existe plus » (disait Debord), mais il se continue comme parodie, « où prolifèrent les signes d’un clonage toujours plus mortifère ». Le texte de Boissel est hanté par le spectre du double :  » Paris ne s’exhibe plus que dans le miroir de sa fallacieuse présence »; « Le monde est doublé, la vie concrète soustraite à elle-même, soumise aux lois délétères de la fausse conscience ». Ce double est trompeur, déréalisant, inférieur à un réel qu’il trouble, voile, dégrade. Pour Kracauer, l’illumination de la ville moderne produit un effet de distraction, « qui ne peut qu’appauvrir l’expérience humaine  » et déposer « un voile sur la pensée ». C’est donc un destin peu engageant que nous décrit Boissel et ses perspectives pour Paris sont pessimistes, d’autant plus qu’il n’a d’autre proposition d’action qu’une ballade psychogéographique dans les zones périphériques qui auraient dû accueillir le leurre, afin de prêter attention « à ces phénomènes microscopiques » et d’une « banalité contristante, » et l’écriture d’un livre analysant le phénomène en cours. En effet, le seul moyen susceptible de « faire pièce à cette falsification [c’est de] recueillir ses éléments avant même qu’ils ne s’agrègent, ne se figent, c’est retourner notre regard sur l’unité secrète qui la gouverne ».

Critiques de la thèse du faux Paris

Mon objet ici n’est pas de discuter pied à pied cette thèse érudite, brillante et sophistiquée. On pourra trouver un peu forcé l’élargissement d’un dispositif de tromperie militaire très circonscrit et jamais réalisé à une théorie de la falsification généralisée de la vie urbaine.  Le point d’appui du raisonnement est aussi un peu ténu. Le développement repose essentiellement sur un simple fait : l’ingénieur mobilisé pour ce projet est aussi celui qui mit en œuvre l’illumination publicitaire de la Tour Eiffel, vue comme l’opération majeure de la mise en scène commerciale électrifiée de la ville. Sur ce rapprochement, toute l’armada conceptuelle de l’Ecole de Francfort est ensuite mise en branle et l’objet lui-même se trouve un peu écrasé par cette construction théorique totalisante. Qu’il existe des leurres militaires, informationnels ou événementiels  doit-il conduire à penser l’ensemble de la vie urbaine parisienne comme un leurre ? Par ailleurs, si la thèse synthétise et prolonge avec intérêt les analyses déjà bien connues sur les conséquences d’une gentrification et d’une muséification du Paris intramuros, elle semble généraliser le processus de falsification et de mise en scène à l’ensemble de la vie urbaine, en trouve les racines dans une période ancienne, la modernisation industrielle au Second Empire, et finit par lui conférer un caractère quasi  inexorable. Mais ce qui nous intéresse sur ce blog est la dimension numérique du phénomène, à laquelle nous arrivons maintenant.

Le numérique, comble du simulacre

Les techniques de la simulation numérique ne font que porter au comble du dérisoire la fausseté de l’existence contemporaine. Le fait qu’un terrain de flash-ball, activité de simulation de la guerre, occupe un des terrains prévus pour le faux Paris est pour Boissel un signe ironique de ce procès de déréalisation, comme l’est l’affiche du jeu vidéo Call of Duty placardée dans le hangar d’un des sites. La dernière version de ce jeu vidéo de tir subjectif propose justement comme mission des combats dans Paris et la destruction de la Tour Eiffel. Cette montée en puissance de la simulation sur un écran ou sur le terrain est pour l’auteur le signe d’un « désir somnambule de la société », de la capacité de la métropole à « se simuler et s’halluciner elle-même » (Mike Davis, Au-delà de Blade Runner. L’imagination du désastre). En créant son double virtuel et informationnel, elle construit un paysage abstrait de données que le flâneur postmoderne pourrait parcourir, et d’autre part elle fait éclore des «bulles touristiques », paysages urbains artificiels qui sont produits par « une machinerie de l’irréalité » et isolés du reste de la ville.

Le piège de la simulation

Cette critique du numérique est assez classique des penseurs du simulacre et reproduit d’ailleurs l’inquiétude sociale sur la perte de réalité et la virtualisation du monde qu’induirait le développement du numérique. Ce qui interroge, c’est la cohérence relative entre le point de vue théorique radical adopté et certaines des images présentes dans le livre et sur le site Web. On y trouve bien sûr les principaux documents sur le leurre et un compte-rendu photographique de  l’expérience psychogéographique des « dérives » sur les sites du leurre. Mais certaines des images ont été fabriquées spécifiquement pour le livre et pour le site. La superposition d’une ampoule trouvée sur les lieux sur une photographie aérienne met en scène optiquement ce qu’on pourrait appeler un bombardement électrique. Dans la dernière image du livre, un traitement colorimétrique du plan du faux Paris permet de simuler l’aspect du leurre en  imitant les lampes de Jacopozzi une nuit de black-out. Sur le site web  un basculement de perspective recrée la vue du dispositif, tel qu’aurait pu le percevoir un aviateur de la grande guerre. Or, tout ce travail de « Topographie & image de synthèse », comme il est écrit sur le site, ne relève-t-il pas d’un pas de plus (de trop ?) vers l’aboutissement du simulacre ? Cela peut sembler un détail, mais il est surprenant que des contempteurs aussi affutés de l’entreprise de la falsification tombent dans le piège de l’image numérique et cèdent à leur tour à la tentation de recréer, pour de vrai (pour de faux?), le leurre de  Jacopozzi.

La tentation géonumérique

De ce point de vue, une fois franchie les bornes de la simulation, on s’étonne des limites que se sont donnés les auteurs. Les outils actuels de la géographie numérique et de l’image de synthèse permettent d’aller bien au-delà dans le domaine de la simulation géonumérique et ils ne relèvent plus vraiment  de spécialistes; ils peuvent être pris en main par tous. On appelait naguère néogéographie l’ensemble des pratiques personnelles et non professionnelles des outils de cartographie et de localisation sur le Web qui se développe très rapidement. La néogéographie entretient d’ailleurs des liens historiques avec la psychogéographie, dont la renaissance actuelle s’appuie en partie sur les nouveaux usages du Géoweb. C’est pourquoi je consacre le prochain billet à un rapide mode d’emploi pour construire, à partir des matériaux du faux Paris et avec ce type d’outils, un leurre géonumérique.

A suivre dans Possibilité d’un leurre géonumérique. 2) Fabrication

3 réflexions sur “Possibilité d’un leurre géonumérique. 1) Inspiration

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  3. Si j’en crois le dictionnaire le mot leurre est un mot lié aux champs de la guerre et de la chasse. Il s’agit de tromper l’ennemi. Comme le leurre de Jacopozzi en somme. D’un autre côté, l’histoire d’internet montre comme une technologie liée aux sphères militaires et universitaires évolue pour gagner la sphère de la société civile et recompose également les rapports au sein de ces sociétés. Aujourd’hui croiser le leurre de Jacopozzi et la néogéographie, aurait sans doute comme enjeu de faire évoluer le rapport à l’information géographique. La psycho-géographie est une vision subjective de notre rapport à l’espace. Comment fabriquer ces espaces géonumériques pour arriver à une autre forme de géographie, peut-être plus proche des aspirations que des informations ?

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