Du cyberespace à la cybergraphie

On sait  la faveur de la notion de Cyberespace introduite par l’écrivain cyberpunk William Gibson dans sa nouvelle Gravé sur Chrome en 1982 et  surtout dans son roman Neuromancien publié en 1984. On se référera à l’article qu’un grand spécialiste de Gibson, Henri Desbois, a consacré à ce thème pour comprendre comment cette invention littéraire s’est imposée comme une description anticipée de ce qu’allait devenir Internet ou, plutôt, a forgé l’imaginaire géographique accompagnant le déploiement du Réseau des réseaux.

« Le cyberespace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… Représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière disposée dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de données. Comme les lumières de ville, dans le lointain… » Neuromancien, page 64. .

Henri Desbois montre bien comment Gibson va petit à petit s’éloigner de cette « hallucination consensuelle », ce vertige virtualisant, cet univers informationnel parallèle qui lui avait été d’ailleurs plus inspiré par le jeu vidéo que par un Internet encore sommaire. Dans un roman plus récent, Codesource (2007), analysé aussi en détail ici par Henri Desbois l’usage des techniques géonumériques le conduit  à hybrider étroitement monde matériel et monde virtuel pour produire des dispositifs électroniques et informationnels relevant de l’art et de la surveillance dans un monde devenu parfaitement contemporain.

Mais le cyberespace en quittant le monde de la fiction littéraire a occupé la sphère scientifique et universitaire. Un des exemples les plus connus de recherche sur le cyberespace est le travail des géographes Martin Dodge & Rob Kitchin mené jusqu’en 2004 pour en construire un Atlas. Desbois cite aussi les travaux de Michael Benedikt, spécialiste d’architecture qui publie en 1991 Cyberspace, first steps directement inspiré des visions de Gibson.

Plus récemment, un regain d’intérêt pour le Cyberespace en tant qu’objet de recherche est apparu. Un article de Wikipedia  a ainsi été consacré à la cybergraphie, définie comme « un ensemble d’approches, méthodes et techniques d’enquête relatives à l’étude du cyberespace et de sa « population » (principalement les internautes) ». Plus en phase avec les conceptions tardives de Gibson, les approches cybergraphiques visent à décrire et comprendre les porosités entre les « mondes virtuels » et les « mondes réels ». Les approches envisagées relèvent de l’anthropologie ou de l’ethnographie et portent sur les formes de socialités apparues avec les technologies numériques (réseaux sociaux, sites de rencontre, Social Geoweb…).

Depuis octobre 2014, une équipe de chercheurs et techniciens spécialisés en cybergraphie mène par exemple un projet pilote sur la Ville de Villeurbanne. Initialement, leur mission consistait à mener un diagnostic préalable au développement d’une couverture WI-FI libre et publique, permettant le remplacement progressif des routeurs et abonnements individuels. Cette recherche devait aboutir au développement d’un réseau d’ondes-électromagnétiques à faible densité afin de concilier l’accessibilité aux savoirs et informations du Web partout et pour tous et un modèle de développement de « ville-intelligente » soutenable.

En novembre 2014, alors qu’elle était à pied d’œuvre, équipée d’une multitude d’outils technologiques lui permettant de cartographier la présence numérique dans la ville, l’équipe a rencontré une série d’incidents techniques. Des données et méta-données initialement rattachées à des identités en ligne (notamment des informations de profils fournies sur des réseaux sociaux) sont venues brouiller les signaux sonores et visuels émis par les équipements cybergraphiques. D’après les chercheurs, ce phénomène relèverait d’une sorte de « réification hétérotopique » (pour employer la terminologie foucaldienne). L’équipe a depuis décidé de réorienter ses travaux et de ré-adapter sa méthodologie de recherche. Les premiers résultats de cette recherche seront dévoilés in situ – quartier des Brosses, à Villeurbanne – le 31 octobre 2015. (A suivre)

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