Quelles formations pour la géomatique ?

Le texte ci-dessous a été écrit rapidement  en vue d’une réunion sur la question des formations à la géomatique qui a eu lieu le 5 juillet 2009 à l’ENSG à l’initiative de Stéphane Roche.  L’apparition d’un fil sur Géorézo consacré à ce thème m’a conduit à le publier ici légèrement remanié. Il s’agit d’une contribution provisoire et inaboutie, conçue avant-tout pour amorcer un débat.

Préambule

Il me semble difficile d’envisager la formation à la géomatique sans deux actions préalables

– le rassemblement d’un collectif représentant tous les volets de celle-ci

– une discussion ouverte dans ce collectif pour faire connaissance en passant en revue les différentes facettes de la géomatique, la variété de ses métiers et donc de ses besoins en formation.

Mon objectif dans ce texte est de contribuer à cette discussion préalable, en abordant le problème par le prisme (déformant) des disciplines. Je laisse pour l’instant de côté la question des métiers et celle des compétences, qui sont bien évidemment tout aussi importantes.

Un champ

Toute définition ex abrupto de la géomatique est problématique et risque de ne conduire qu’à des débats stériles. On peut cependant tenter de se mettre d’accord sur le fait que la géomatique, n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais une discipline au sens habituel. Nous ne sommes plus en 1840 et nous ne croyons plus au tableau général et définitif des sciences. La géomatique existe pourtant bel et bien, ne serait-ce qu’à travers les individus et les organisations qui se reconnaissent dans l’appellation.

Il me semble que la manière la plus simple de la caractériser est de l’envisager comme un champ d’activité et d’expérience. Sans renvoyer à la notion de champ de Bourdieu, même si on comprendrait bien des choses en utilisant cette approche, la métaphore spatiale peut être utile : dans le champ de la géomatique se déploient des activités diverses de recherche ou de réflexion, des opérations d’investissement ou d’industrie, des travaux de normalisation, des usages profanes et savants, triviaux et artistiques… Mais ce champ n’est pas et ne doit pas être pensé comme un domaine. Ses limites son floues, son extension croît au rythme des innovations techniques et commerciales et des inventions d’usage. Tenter de le cadastrer définitivement est non seulement illusoire mais vraisemblablement nuisible. Il s’agit de l’explorer, de le découvrir et même de l’inventer, pas de le piqueter pour y marquer son petit territoire.

Des portes

Si les limites du champ sont indéterminées, on y accède (plutôt on y a accédé historiquement)  par des portes d’entrée assez bien repérables. Celles-ci sont liées à des formations d’origine et couplent des disciplines et des filières. Les « géomaticiens » actuels sont venus dans leur grande majorité à la géomatique par 4 grandes portes disciplinaires :

– l’informatique

– la géographie et la cartographie

– les sciences de l’arpentage, thème québécois qui me semble rassembler assez justement les métiers du géomètre et de la topographie.

– une quatrième porte multiple et plurielle, celle empruntée par ceux qui sont entrés en géomatique par ses applications, se sont confrontés à des questions géomatiques pour atteindre des objectifs propres à une discipline (hydrologie, géologie, écologie, économie…) ou à un métier (marketing, gestion de réseau, aménagement…). En fait, on constate que dans ces disciplines et ces métiers un questionnement méthodologique proprement géomatique, centré sur le traitement de l’information spatiale, a tendance à s’autonomiser dans un contexte spécifique. Ce questionnement n’est en fait pas très éloigné des questions de la géomatique en général et certains « utilisateurs » ont franchi le pas. La géographie est un cas particulier de ce point de vue car elle pourrait être envisagée comme une discipline d’application, mais comme on le verra elle est un peu plus que cela. En mettant la question spatiale au cœur de ses interrogations diverses, la géographie entretient avec la géomatique une relation particulière.

Un point fondamental à rappeler : aucune de ces disciplines ne forme un groupe compact. Si elles tentent toutes de présenter à l’extérieur un visage unifié, chacun sait qu’elles sont toutes faites de bric et de broc, constituées d’un empilage de couches historiques discordantes, minées de contradictions et d’incohérences. Dans le contexte de la géomatique en général, ces failles internes sont un atout plus qu’une faiblesse [1]. Une des conditions d’un dialogue entre les disciplines participant à la géomatique me semble justement d’accepter de donner à voir ces divisions internes pour construire un dispositif flexible. Dans un champ mouvant, des unités mobiles et bien informées sont plus utiles que de pesantes forteresses…

Chacun d’entre nous est entré par une porte et voit le paysage de la géomatique à partir de cette porte. La pertinence de notre jugement risque de baisser au fur et à mesure qu’on s’éloigne de celle-ci. Ma porte d’entrée personnelle est la géographie et je connais mieux son voisinage que celui de l’informatique ou de l’arpentage, comme on ne manquera pas de me le reprocher après avoir lu ce qui suit.

Des chemins

Ces portes d’entrée disciplinaires ne peuvent dans la pratique être séparées des chemins (filières) qui y conduisent. Si celles-ci varient selon les pays – entre la France et le Québec par exemple – des similarités existent malgré tout.

Informatique

La porte informatique relève en France à la fois des universités et des écoles d’ingénieur généralistes. Je ne suis pas sûr que les compétences informatiques obtenues soient les mêmes dans les deux filières et je suis preneur de précisions là-dessus. Je ne la connais pas assez bien cette filière pour la décrire dans le détail mais je pense qu’il faut impérativement distinguer l’informatique scientifique (celle du calcul et de l’algorithmie) de l’informatique de gestion et des systèmes d’information. D’autres distinctions sont certainement à faire mais je laisse à des plus compétents le soin de les tracer.

Vu de ma porte il me semble que les informaticiens professionnels ont toujours hésité et hésitent toujours entre l’agacement et l’indifférence par rapport à la géomatique. Ils ont du mal à comprendre la pertinence de l’informatique géographique. Ils considèrent que les concepts, méthodes et outils de l’informatique sont par nature universels et que l’informatique spatiale c’est d’abord et uniquement de l’informatique, qu’elle soit scientifique ou de gestion. Cela entraîne des difficultés pour les chercheurs informaticiens en géomatique à se qualifier dans la section Informatique du Conseil National des Universités. Il y a par ailleurs peu (pas ?) de formations d’informatique dédiées à l’informatique géographique, qu’il s’agisse d’informatique scientifique ou d’informatique de gestion.

Toujours vu depuis ma porte, je m’interroge sur le temps nécessaire à un informaticien recruté sur un poste consacré au développement en géomatique pour acquérir les concepts spatiaux dont il a besoin. Ne peut-il pas rapidement les acquérir sur le tas ? Je suis très étonné aussi de voir si peu d’informaticiens de gestion impliqués en géomatique, en recherche comme en industrie. Leur savoir en gestion de projet et en urbanisation des SI serait pourtant particulièrement utile pour penser et mettre en place la dimension spatiale dans les systèmes d’information des organisations. Une explication de cette indifférence est à chercher dans un marché de l’emploi assez peu tendu ces dernières années, qui ne les incitent pas à occuper ce qui n’est pour eux qu’un marché de niche. Cela va-t-il durer ? Quel impact va avoir la crise ? Quid de la future concurrence des informaticiens chinois et indiens?

Sciences de l’arpentage

L’arpentage ne relève en France que de ce qu’il est convenu d’appeler, les grandes écoles: ENSG, ESGT, … Il me semble que le texte de Laurent Polidori au 39ème Congrès des Géomètres de Strasbourg [2] est une bonne base pour comprendre la manière dont ce secteur envisage la géomatique. Les ingénieurs géomatiques formés en arpentage apprennent et sont chargés de mettre en œuvre ce que L. Polidori nomme « une géographie scientifique » [3] « qui appuie sur des bases géométriques et physiques fondamentales des méthodes d’acquisitions de données, de modélisation, d’analyse et de représentation des phénomènes géographiques ». Si je comprends bien, cet appareillage méthodologique et scientifique s’appuie donc essentiellement sur les disciplines spatiales de la mesure et de la représentation de l’espace terrestre : la géodésie, la topographie, la photogrammétrie et la cartographie.

La géomatique, qui correspond à la dimension proprement numérique de la mobilisation de ces savoirs, me semble être un peu secondaire pour ces géographes « scientifiques ». Elle serait d’ordre essentiellement technique et à destination des professionnels. En matière de recherche, le « regroupement  sous forme numérique » de ces techniques est perçu  comme un facteur de « créativité » mais ne semble pas au cœur du métier des sciences de l’arpentage. Celles-ci se pensent donc avant tout comme l’armature conceptuelle et méthodologique sur laquelle pourrait se construire une géomatique scientifique réellement rigoureuse dans la manipulation des données.

Le géomètre–expert formé à cette école serait maintenant scientifiquement « outillé et apte à analyser des  questions complexes d’aménagement du territoire ». Le problème de cette filière en France, si l’on en croit L. Polidori, est qu’elle n’est pas assez attractive et n’attire pas les étudiants les plus brillants. Les professionnels souhaitent donc une augmentation des flux « qui se ferait au détriment des niveaux d’entrée ».

Vu de ma porte, je m’interroge sur différents points. Le premier est la vision du SIG comme outil, très régulièrement répété dans l’article de L. Polidori, alors que je l’ai personnellement toujours défini et enseigné comme un système d’information adapté à un projet et à une organisation. Toute la dimension organisationnelle, gestion de projet, système d’information, logiques utilisateurs me semble laissée de côté dans cette géomatique « scientifique » alors qu’elle me paraît faire partie intégrante de la géomatique. Il me semble aussi que les méthodes de l’analyse spatiale, telles que l’envisagent les géographes, appuyée souvent sur des méthodes quantitatives et modélisatrices  ne font pas partie de la formation des géomètres topographes alors qu’elles participent largement des méthodes géographiques citées par L.  Polidori dans son texte.

J’ai aussi l’impression que les phénomènes géographiques que prend en compte cette géomatique scientifique restent assez proches de sa culture originelle du parcellaire, de l’arpentage, de la photo-interprétation et des levés de plan. Or les objets que la géomatique va avoir à traiter sont d’une toute autre diversité [4] : personnes, images, vidéos, flux, objets culturels, annotations, récits … Tous sont assez loin de la culture métier du géomètre-topographe. Enfin, il me semble que l’exigence de rigueur géomatique des sciences de l’arpentage est fondamentale, mais que l’objectif devrait-être de la diffuser partout plutôt que de la limiter au sous-secteur scientifique, qui l’aurait d’ailleurs déjà par définition.

Géographie

C’est « ma porte » et je ne veux pas être trop long.  Fidèle à mon idée de départ, je vais présenter les potentialités aussi bien que les fêlures de la géographie par rapport à la géomatique.

Les relations que la géographie a entretenues et entretient encore avec la géomatique sont complexes, pour des raisons épistémologiques, méthodologiques et institutionnelles sur lesquelles je ne peux pas m’étendre [5]. Il faudrait d’ailleurs peut-être mieux parler de géographies au pluriel tant la discipline croise différentes approches, forgées cependant dans un creuset commun, la dimension spatiale des phénomènes, qu’ils soient biophysiques ou sociaux. Le raisonnement spatial est au cœur de la pensée géographique. Mais l’espace géographique n’est pas l’espace du sens commun, ce n’est pas (ou pas que) l’espace mathématique cartésien, ni l’espace matériel et topographique, c’est une construction propre à la discipline qui fait d’ailleurs débat en son sein.

La géographie relève en France des universités et des deux Ecoles Normales Supérieures. Depuis les années soixante, elle forme directement, ou indirectement par l’intermédiaire des concours de la fonction publique, à trois grands types de métier : 1) l’enseignement : professeurs des écoles et du secondaire, 2) l’aménagement, la gestion territoriale et l’environnement et 3) la recherche (pour de faibles effectifs). Son caractère généraliste et l’originalité de sa combinaison entre sciences de la vie et de la terre et sciences humaines permet aussi aux étudiants de trouver des emplois dans d’autres secteurs très variés, souvent après une formation complémentaire.

L’émergence de l’informatique géographique il y a 25 ans a induit plusieurs changements. L’apparition des logiciels SIG commerciaux a en partie bouleversé le courant de l’analyse spatiale et quantitative qui était jusque là l’utilisateur principal des techniques numériques. Des pratiques de traitement de données parfois considérées comme anarchiques, peu réfléchies et méthodologiquement régressives se sont développées. Les géographes naturalistes ont eux rapidement adopté ces outils car ils étaient relativement bien adaptés à la modélisation et à l’analyse de leur type de données et à leurs méthodes. Les géographes aux thématiques sociales et urbaines ont été plus réticents pour des raisons variables, dont une méfiance de principe envers l’informatique, mais souvent pour des raisons liées à une définition différente de l’espace. Mais les géographes ont plus ou moins rapidement compris que ces outils allaient se développer dans l’aménagement et la gestion environnementale et formaient un vivier d’emplois important. Une vision utilitaire et opportuniste a parfois conduit à développer l’usage des SIG dans la formation géographique sans bien réfléchir au sens  et au rôle qu’ils avaient pour la discipline.

Formation des géographes à la géomatique

Actuellement, je pense que tous les étudiants géographes ont en licence une formation de base aux logiciels de  SIG et de télédétection, outils qui se sont banalisés,  et certains aux méthodes de l’analyse spatiale.  Ils mettent en œuvre ces outils et techniques dans des travaux qui peuvent relever de la géographie environnementale, de la géographie socio-territoriale ou de l’analyse spatiale (dans ce dernier cas les SIG sont rarement les outils principaux). Des diplômes professionalisants se sont multipliés depuis les diplômes pionniers du début des années 90 (Maîtrise Carto d’Orléans, DESS de Caen, Paris 1, Saint-Etienne). Parmi les licences professionnelles de géomatique, certaines sont aussi animées par des géographes avec un niveau d’investissement de ceux-ci variable selon les cas. Ces diplômes professionnels ont attiré de nombreux étudiants de géographie mais aussi d’autres disciplines.

Types de formation

Même si toute classification est difficile (voir l’étude menée par H. Mathian et A. Ruas), il est peut-être possible de distinguer deux types de formation géomatique en géographie. Certaines sont axées sur les métiers de l’aménagement et d’environnement avec un renforcement par des outils géonumériques, essentiellement les SIG, appliqués à ces thématiques. D’autres visent à donner une véritable compétence géomatique, plus large et plus complète, indépendante des domaines  d’applications. Ces diplômes associent souvent à parité ou quasi des informaticiens issus des universités ou des écoles d’ingénieurs. On peut aussi distinguer les diplômes qui s’appuient en interne sur des spécialistes de la géomatique, quelle que soit leur discipline (informatique, sciences de l’arpentage, géographie) et les formations qui confient l’ensemble ou une grande partie de l’enseignement géomatique à des professionnels.

Débouchés

La question des débouchés est difficile à trancher. Je pense personnellement que les diplômes professionnels en géomatique sont un peu trop nombreux et que certains étudiants ne trouvent pas les emplois qu’ils espèrent. Il est probable aussi que les profils ne sont pas toujours bien ajustés aux métiers. Je partage largement ce que L. Polidori dit à ce sujet. Cela dit, il est difficile de porter un jugement sans enquête précise et il faut vraisemblablement faire une étude diplôme par diplôme. Savoir comment la situation peut évoluer  est une autre question.

Plus inquiétante est la dévalorisation des diplômes qu’a certainement déjà produite l’augmentation du nombre des diplômés. Il semble que nombre de titulaires de Masters Géomatiques occupent en fait des postes de techniciens, pour lesquels ils sont en concurrence avec les Licence Pro. C’est un phénomène à surveiller mais il ne faut ni l’exagérer ni oublier ses autres causes. D’abord certains employeurs accentuent la tendance en essayant de sous-payer des diplômés du niveau supérieur. Ensuite l’entrée dans une structure au niveau technicien peut être une stratégie pour un diplômé, à l’affût du sésame de la première expérience. Les bons éléments peuvent soit gravir assez vite les échelons soit quitter leur premier poste pour un autre plus en rapport avec leur qualification d’origine. Enfin, la géomatique n’est pas la Régie Renault de 1953 ; la hiérarchie des emplois y est vraisemblablement moins pyramidale.

Professionnalisation

Il faut aussi mesurer un phénomène trop souvent méconnu. Les étudiants sont lancés, pour garantir leur avenir, dans une course à la professionnalisation toujours plus précoce qui est associée à un report toujours plus général de l’entrée sur le marché du travail. Les licence Pro Géomatique contribuent ainsi à vider les licences générales de géographie de leur bons étudiants. Mais les diplômés, exactement comme dans les DUT des IUT il y a 20 ans, ne cherchent pas à travailler à Bac + 3. Ils sonnent aux portes des Masters. On va avoir des générations d’étudiants qui n’auront suivi que des unités professionalisantes et des stages dans tous les sens … Quand se seront-ils cultivés ? Quand auront-ils appris à conceptualiser, pris du recul, acquis de l’esprit critique ?

Les universitaires sont en train de faire basculer les Master sur deux ans pour créer de vraies formations complètes mais cela prend du temps car il faut gérer la transition entre deux modèles sans casser le système. Par ailleurs, il faut comprendre que tant que le numerus clausus reste fixé en M2 et pas en M1, cette question est délicate. En fin de compte, ces diplômes constituent encore pour de nombreux étudiants géographes une bonne carte d’insertion professionnelle. Par ailleurs, contrairement aux sciences de l’arpentage, il faut avoir conscience que ces licences et masters professionnels attirent plutôt les bons étudiants des promotions de géographes.

Lacunes

Le constat que M. Thériault dressait en 2001 [6] à propos des étudiants géographes québécois qui se destinaient à la géomatique est valable pour la France d’aujourd’hui. D’une manière générale, ces étudiants ont une formation en mathématique et en méthodes scientifiques insuffisante, une formation géomatique « tournée vers l’utilisation d’outils plus que vers la connaissance des principes et des concepts » et « un manque d’arrimage conceptuel entre les concepts de la géographie et les principes fondamentaux des SIG ».

Si les deux derniers défauts sont plus ou moins valables selon les formations, le premier est difficile à corriger car il est dû à l’image de science sociale de la discipline, que je n’ai pas la place d’expliquer.  La difficulté d’avoir des étudiants ayant une culture de type scientifique (pour aller vite : protocole , mesure, quantification, analyse, visualisation) pénalise tout autant la géographie physique pour laquelle la maîtrise des protocoles de collecte, validation, analyse de données est indispensable, l’analyse spatiale en géographie sociale qui nécessite un bagage mathématique substantiel et la géomatique qui s’organise autour de la question de l’information et de ses traitements. Jadis cela se réglait tant bien que mal par l’orientation naturelle des étudiants les plus « matheux » vers ces branches de la discipline en licence et le recrutement en DEA d’étudiants d’autres disciplines (mathématiques appliquées, géologues, biologistes, écologues, …), qui venaient préparer des mémoires et des thèses en géographie sur ces domaines. Nous sommes nombreux parmi les géographes-géomaticiens à n’avoir rejoint la géographie qu’assez tard…  Mais ce mode ne fonctionne plus dans le contexte des recrutements importants liés à la géomatique depuis une dizaine d’années.

Profils

Je veux terminer cette analyse par quelques constats que j’ai pu tirer de 15 ans d’animation d’un Master après avoir contribué à former plus de 300 diplômés. Le Master de Saint-Etienne est un bon poste d’observation car il mêle avec des proportions variables 4 populations : des étudiants géographes, des étudiants d’autres disciplines (biologie, géologie, histoire), des élèves ingénieurs de 5ème année d’une école d’ingénieurs et des professionnels en réorientation. Si les géographes ont des lacunes en mathématiques et en méthodologie scientifique, ils disposent d’une culture générale et d’une capacité de contextualisation et de compréhension des situations organisationnelles et sociales qui me semblent parfois manquer aux ingénieurs. Une part de ceux-ci sont en effet marqués par une culture du « tout problème qu’on me pose est bien posé, tout problème a une solution et  toute solution, si elle est obtenue par une démarche rationnelle, va nécessairement fonctionner ».  Ils ont parfois tendance à proposer trop vite des réponses, sans avoir réinterrogé la question et l’avoir mise en perspective. En revanche, ils sont plus directement efficaces dans les recherches de solutions et l’élaboration d’actions que des étudiants, sujets parfois à l’analyse sans fin des tenants et aboutissants d’une question. Il ne faut bien sût pas caricaturer mais le mélange des formations est toujours enrichissant et tous les étudiants s’en félicitent.

Pour ne pas conclure

Je ne suis pas sûr des pistes à emprunter mais j’entrevois celles qu’il ne faut pas prendre.

Il faut éviter de renforcer toutes les dualités (réelles ou fantasmées) qui ont tendance à  compartimenter le champ de la géomatique : informatique / géographie, ingénierie/ sciences humaines, scientifiques/littéraires, grandes écoles/universités,  recherche/professionnel, fondamental/applicatif. Il faut en revanche travailler ensemble sur les lignes de faiblesse des dispositifs disciplinaires pour mieux les combiner et les transformer en forces.

Il faut à mon avis prendre en compte tous les aspects de la géomatique dans ses métiers et applications traditionnels et en particulier:

–  les fondements de la mesure spatiale. Encore faut-il se mettre d’accord  sur le fait que le niveau des bases fondamentales peut varier en fonction des profils. Tout le monde n’a pas besoin des mêmes connaissances ni du même niveau de formalisation mathématique,. Mais il faut trouver le moyen d’améliorer la culture scientifique des géographes-géomaticiens et le passage des Masters universitaires sur 2 ans pourra être une partie de la solution.

–  la dimension Système d’information des organisations, fonction qui me semble toujours très importante et je ne suis pas sûr que nos géomaticiens, tous confondus, y soient bien formés. Je suis d’accord avec H. Pornon pour dire que la prise en compte de la dimension organisationnelle et les méthodes de gestion de projets dans les collectivités humaines sont incontournables. Mais elles ne sont pas faciles à enseigner. Elles se pratiquent d’abord. Peut-être une mutualisation des méthodes de formation et la création de cas et d’exercice pourrait être une solution …

Une approche  comme le thinking spatial de Goodchild que propose Stéphane Roche peut être une piste pour mieux «arrimer la géomatique aux concepts de la géographie» mais il faut faire attention à ne pas réinventer la défunte « science spatiale ».

Il faut être attentif à ce qui est émergent :

–  L’intelligence territoriale qui se développe et dans laquelle, sauf erreur, les géomaticiens  ne sont guère présents, pas plus que sur le champ de la Ville Numérique.

– Les futurs métiers liés à la « néogéographie » et à l’émergence d’une géomatique « grand public », fondée sur la mobilité et les services de localisation.

– L’intégration grandissante des outils géomatiques dans la sphère de la décision qui peut aussi contribuer à faire évoluer les métiers et les compétences des géomaticiens.

– Les nouveaux besoins géomatiques dans ce qu’on appelle les « digital humanities » .

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[1] Ici une citation de  Léonard Cohen s’impose : « There is a crack in everything, That’s how the light gets in » (Anthem)

[2] http://www.geometre-expert.fr/docs/congres/17_4.pdf .

[3] Cette géographie « scientifique » est construite par L. Polidori en opposition à ce qui me semble être une fiction totale, la géographie « littéraire ». Je ne peux pas discuter ici cette vision de la géographie, à mes yeux biaisée par un regard trop éloigné de son objet.

[4] https://mondegeonumerique.wordpress.com/geomatique-et-geonumerisation/

[5] Voir :  http://pagesperso-orange.fr/thierry.joliveau/Biblio/Habilitation/Parcours5.pdf

[6] Thériault M. (2001). Les SIG en géographie. Outil de démocratisation ou instrument élitiste ? in Géographie et société. Vers une géographie citoyenne. S. Laurin, J.-L. Klein et C. Tardiff. Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université du Québec: 93-108.

4 réflexions sur “Quelles formations pour la géomatique ?

  1. Un bon article m’intéresse beaucoup mais je dois être bien informée je suis une jeune tunisienne(master géomatique) cherche formation ou étude en maitrise appliquée pour être demandée aux organismes (sociétés multinationales) en multidisciplinaire merci

  2. bonjour je suis un étudiant en génie civil et les questions sont les suivantes:
    1- y’a-t’il une différence entre géomaticien et topograhe
    2-quelle est la nuance entre génie civil, topographie et geomatique.
    merci

  3. Excellent article, très complet!
    Pour information en complément des formations proposées par les universités ou les écoles d’ingénieurs il existe une formation de 4 mois proposée par IDGEO pour maîtriser les méthodes et techniques des SIG: 20 stagiaires par session, 2 sessions par an, 75% des stagiaires qui trouvent en emploi dans les 6 mois suivant la formation.

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