Géomatique et géonumérisation

Un peu d’histoire

Géomatique est un mot largement utilisé au Québec depuis les années 80. Les francophones de France ont été longtemps un peu réticents à son emploi à cause de son petit air rétro, fleurant bon les années 70 et leurs suffixes en tique (télématique, monétique …). Il date d’ailleurs en fait de cette époque là puisque le premier à l’employer semble-t-il fut le géomètre et photogrammètre français Bernard Dubuisson pour décrire à la fin des années 60 le renouvèlement de la pratique de sa profession par l’informatique. Geographical Information System était l’expression utilisée aux Etats-Unis au même moment pour décrire une activité comparable : l’application de l’informatique aux techniques et méthodes de description de la surface de la terre. Mais la communauté d’usage était moins celle des géomètres et topographes que celles des cartographes, géographes et autres thématiciens comme les pédologues ou paysagistes.

A la fin des années 80, on préférait de ce côté de l’Atlantique parler simplement de Système d’Information Géographique. Plus tard pour réintégrer les SIG dans le mouvements des TIC, Technologies de l’Information Géographique a été proposé  (S. Roche, Les enjeux sociaux des Systèmes d’Information Géographique, L’Harmattan, 2000) mais reste peu usité. Géomatique et SIG sont donc parents, même si leurs communautés d’origine ne coïncident pas. Par ailleurs, la géomatique s’est toujours définie comme un projet (de discipline, d’activité, …) tandis que les SIG étaient perçus comme un objet (un outil, un système). Par ailleurs, le parfum du mot géographique devait évoquer le souvenir d’une discipline scolaire un peu poussiéreuse et littéraire ou évoquer une science sociale peu sérieuse. Il embarrassait visiblement les spécialistes issues de la topographie, de l’ingénierie et de l’informatique, qui préféraient employer les mots information à référence spatiale. Si l’usage de Géomatique semble progressivement l’emporter (1), c’est donc certainement en partie car il propose une solution de compromis. Il permet de distinguer cette nouvelle activité de la géographie tout en maintenant une parenté évidente. Mais, plus prosaïquement, c’est surtout, à mon avis, car géomaticien sonne mieux que sigiste, ce qui a son importance pour la reconnaissance de ce nouveau métier de spécialiste de la gestion de l’information géographique.

Définitions

Une des premières définitions explicites de la géomatique, toujours la plus couramment citée aujourd’hui, est celle proposée en 1992 par Bergeron dans son Vocabulaire de la géomatique : «  Une discipline ayant pour objet la gestion des données à référence spatiale par l’intégration des sciences et des technologies reliées à leur acquisition, leur stockage, leur traitement et leur diffusion », dont Bergeron donne une liste : les mathématiques, la physique, l’informatique, la topométrie, la cartographie, la géodésie, la photogrammétrie et la télédétection ».

Cette définition fixe donc un objet à la géomatique: la gestion des données à référence spatiale et un moyen: l’intégration des sciences et technologies. Nous revenons plus loin sur l’objet mais intéressons nous d’abord au moyen. Que doit-on entendre par intégration des différentes disciplines ? Il y a là une difficulté qu’illustre bien certaines ambigüités. Dans la définition actuelle du Vocabulaire de la géomatique qu’on trouve sur le site Web du Ministère des ressources Naturelles et de la Faune du Québec, la géomatique n’est plus supposée intégrer mais faire appel aux sciences et aux technologies reliées à l’acquisition, au stockage, au traitement et à la diffusion des données à référence spatiale. Sur le même site, mais dans une introduction à la géomatique, elle a pour fonction à nouveau d’intégrer les technologies de l’informatique mais cette fois aux sciences de la Terre et on ajoute l’arpentage aux sciences mises à contribution. Selon Wikipedia , elle est même censée regrouper toutes ces disciplines. Alors intégrer, faire appel, mobiliser, regrouper d’autres sciences ? Et lesquelles ?

D’abord, toutes les disciplines citées ne peuvent évidemment pas être sur le même pied. L’informatique ne peut avoir le même statut que la mathématique dont elle est issue. Une part de la télédétection s’appuie sur la physique mais ne s’y réduit bien sûr pas. Physique et mathématique ne peuvent être que des ressources amont de la géomatique, d’ailleurs la plupart du temps médiatisées par la géodésie, la topographie ou la télédétection, toutes disciplines gérant des données à référence spatiale. Par ailleurs l’arpentage, qui, au Québec, correspond peu ou prou ici au travail du géomètre-topographe, ne peut être considéré comme une science au même titre que les précédentes. Il s’agit plutôt d’une métier, d’un champ d’application possible de la géomatique.

Ce qui fonde la géomatique, c’est bien entendu l’utilisation de l’informatique dans la gestion des données se rapportant à la surface terrestre. L’informatique ne peut donc pas être pour la géomatique une science comme une autre, elle se trouve à son cœur, car elle conceptualise et instrumentise la nature numérique des données à traiter. La géomatique prend donc en charge la dimension informatique des autres sciences de l’information géographique. Mais la géomatique a-t-elle vocation à remplacer les disciplines qui s’occupaient traditionnellement de manière non numérique de ce type de données : la topographie, la photogrammétrie, la cartographie, la géodésie, la télédétection ? Non, car ces disciplines correspondent à des métiers et répondent à des besoins anciens et spécifiques : topographes et cartographes ne s’intéressent pas aux mêmes échelles, photogrammétrie et télédétection ne produisent pas le même type de résultat. La géomatique pourrait donc être vue comme une nouvelle discipline qui intègre ces dernières, comme le dit Bergeron, car le caractère numérique des données rend compatibles des méthodes et des techniques qui étaient restées isolées pendant des siècles.

Il me semblerait dès lors plus raisonnable de réécrire ainsi la définition de Bergeron : «L’objet de la géomatique est l’étude de la gestion numérique des données à référence spatiale par l’intégration au moyen de l’informatique des savoirs et des technologies reliées à leur acquisition, leur stockage, leur traitement et leur diffusion et principalement : la topométrie, la cartographie, la géodésie, la photogrammétrie et la télédétection…».

Essai pour aller au-delà de la définition classique

Le géomaticien serait donc d’abord un connecteur d’information à référence spatiale. Mais pour en faire quoi ? C’est une deuxième différence avec les photogrammètres, topographes et télédétecteurs … Il contribue à intégrer cette information dans les systèmes d’information des organisations, entreprises et collectivités pour qu’elle puisse être mobilisée dans les processus de connaissance et de décision plus large. En effet le caractère numérique de la gestion des données à référence spatiale nécessite de pousser la réflexion un peu plus loin. Plus la numérisation de l’information géographique avance, plus aisée devient la connexion entre les différentes applications et métiers liés à cette information. Le grand pourfendeur de la technique qu’était Jacques Ellul avait perçu très tôt le rôle simple mais fondamental de l’informatique :« la seule fonction de l’ensemble informatique est de permettre la jonction, souple, informelle, purement technique, immédiate et universelle entre les sous-systèmes techniques » (Ellul, Le système technicien. 1977).

La géomatique constitue la jonction entre tous les sous-systèmes techniques liés à l’information à référence spatiale et ces sous-systèmes techniques sont de plus en plus nombreux. Assimiler la géomatique à une science de la terre, comme c’est le cas dans la définition citée plus haut est très réducteur. Peut-on exclure du champ des études géomatiques les applications en urbanisme et en aménagement, en géoéconomie, en géomarketing, en histoire, en archéologie ? Si les objets de la géomatique relevaient originellement du parcellaire, de l’arpentage, de la photo-interprétation et des levés de plan, ceux qu’elle traite maintenant sont d’une toute autre diversité. On assiste depuis 30 ans à un processus accéléré de transcription sous forme de données numériques de la plupart des objets, êtres, phénomènes, dispositifs, activités, images, sites Web, flux Rss… localisables sur la surface terrestre.

Ce processus de géonumérisation, la géomatique a contribué et contribue techniquement à le produire. C’est aussi un phénomène qu’elle doit contribuer à étudier et à comprendre.

Une discipline de projet

Plus que l’ingénierie qu’elle était à l’origine, il me semble que la géomatique relève d’une technoscience, pour reprendre le mot de Georges Balandier (Le Grand Système, 2001), c’est à dire une activité orientée vers la production de nouvelles connaissances par « la traduction technologique des acquis sans cesse accumulés par l’activité scientifique, la conversion non différée de chaque découverte en outils plus performants, en moyens d’actions nouveaux et bénéfiques » (Ibid. p. 41-42). Parce qu’elle contribue techniquement à la géonumérisation du monde contemporain, en inventant de nouveaux dispositifs et de nouvelles techniques, la géomatique est à même de repérer certaines caractéristiques de ce phénomène massif. Elle peut donc contribuer à l’infléchir, pourvu qu’elle s’appuie sur d’autres sciences et disciplines que celles qui ont servi son projet d’origine et qu’elle prenne en compte la plus grande diversité possible de domaines d’application. Elle doit en particulier s’ouvrir aux sciences humaines et sociales, à la géographie bien sûr, dont elle partage l’intérêt pour la dimension spatiale des phénomènes, mais aussi la sociologie et la psychologie, l’économie, les sciences de l’information et de la communication, les sciences de gestion, les sciences cognitives … Une telle recherche doit être menée dans un espace au contact des informaticiens et des concepteurs des dispositifs techniques de la géonumérisation et aussi des usagers de ces systèmes. Elle relève de ce qu’on appelle les disciplines de la conception ou du projet.

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(1) Je reste prudent car en France il me semble qu’on parle encore beaucoup plus de spécialistes SIG que de géomaticiens, dans les textes officiels en particulier.

Une réflexion sur “Géomatique et géonumérisation

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