« Set-jetting », tourisme virtuel et techniques géonumériques

L’angloricain, langue étonnamment concise on le sait, a créé récemment set-jetting (verbe : to set-jet), un nouveau mot difficilement traduisible en français sans périphrase, croisant jet-set avec setting entendu au sens de décor et de mise en scène. Le set-jetting désigne une nouvelle forme de tourisme en croissance rapide qui prend comme centre d’intérêt les lieux de tournage de films, principalement les « blockbusters », les méga succès internationaux. La sortie du film Da Vinci Code a correspondu à l’émergence au grand jour du phénomène. L’argument du livre et du film conduit les héros dans une série de hauts lieux culturels du monde entier (Paris, Rome, Jérusalem, …) qui ont piqué la curiosité des lecteurs et des spectateurs. De nombreuses agences touristiques y ont vu un nouveau filon et se sont mises à organiser des «Da Vinci Code tours», dans lesquels le touriste met ses pieds dans les traces des personnages et visite les lieux décrits dans le film.

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Les lieux de tournage des adaptations au cinéma de la série de roman Harry Potter de J-K Rolling sont aussi devenus une raison non négligeable de voyager en Grande-Bretagne. Les touristes se pressent ainsi à Alnwick Castle, où les vues extérieures de Poudlard ont été tournées, à la Christ Church de l’Université d’Oxford où se déroulent les scènes de réfectoire, à la Cathédrale de Gloucester pour découvrir les couloirs et à Lacock Abbey pour visiter les salles de classe. Notons au passage, à propos d’Harry Potter, que seul le film peut générer ce type de tourisme. Le livre ne se réfère en effet à aucun lieu réel, si l’on met de côté le fameux quai 9 3/4 de la gare de King Cross, dont le caractère imaginaire ne décourage pas, bien au contraire, les curieux.

Par le vecteur du set-jetting, l’imaginaire produit un fort effet de réalité. Une fois localisés sur une carte, les lieux de la fiction deviennent attractifs et susceptibles de générer des profits qui n’ont rien d’imaginaire. Cela fait bien longtemps d’ailleurs que les villes et les régions ont adopté des stratégies pour attirer en les finançant des tournages cinématographiques susceptibles de draîner en retour une fréquentation touristique. Anwick Castle, déjà cité, revendique 40 ans d’expérience dans l’accueil de films de cinéma et de télévision et propose une équipe spécialisée pour aider à y organiser d’autres tournages. VisitBritain, le site de promotion touristique propose une série d’itinéraires de découverte sur les lieux de tournage du Royaume-Uni. VisitScotland et Scottish Screen se sont même unis pour tourner un film incitant au « Da Vinci Code set-jetting » en Ecosse. Les conflits économiques ou politiques que génère ce marché sont eux aussi bien réels. La ville de Goathland qui souhaitait développer une stratégie de marketing pour exploiter le fait que sa charmant gare avait été choisie comme terminus du Poudlard Express d’Harry Potter s’est heurtée à un veto de la compagnie Warner Bros, productrice du film, qui comptait se réserver les droits de sa création. La ville s’est donc vu interdire le droit d’utiliser le nom de Harry Potter pour sa promotion. Dans un registre plus politique, le député écossais P. Wishard du Scottish National Party attaquait violemment en 2001 la British Tourist Authority à propos d’une brochure touristique qui « oubliait « les lieux de tournage écossais, malgré le fait que J.K Rollings fût d’origine écossaise.

Un autre effet de réel, plus subtil, est à souligner : les lieux de la réalité se mettent parfois à ressembler à l’image qu’ils ont dans la fiction ou la peinture. Si le quai 9 3/4 de King Cross relève du clin d’oeil, il n’est pas anodin de constater que le café de la place du Forum à Arles peint par Van Gogh en 1888 a changé de nom dans les années 1990 pour s’appeler Café Van Gogh. Il a même été repeint en jaune pour imiter ce qui dans le tableau était un effet de l’éclairage au gaz ou une preuve du génie du coloriste. Pour sortir leur village du marasme en attirant les touristes, le Maire d’Aracataca où se passent de nombreuses nouvelles et 3 romans de Gabriel Garcia Marquez dont le très célèbre Cent Ans de Solitude avait envisagé en 2006 de le renommer Macondo, du nom qu’a dans le roman la bourgade et que les touristes cherchaient vainement sur la carte de la Colombie. La proposition du maire a finalement été repoussée par les habitants. Quand on sait combien le remodelage de la campagne anglaise au tournant du XIXe siècle est lié aux modèles de la peinture du paysage de l’époque, on ne peut manquer de s’interroger sur les transformations que peuvent connaître les lieux et les paysages afin de les rendre compatibles avec leurs images dans les œuvres des artistes.

Il ne faut cependant pas exagérer la nouveauté du set-jetting. C’est en fait un nouvel avatar du tourisme culturel, qui est lui-même une perpétuation de la forme originelle du tourisme, qui voyait les jeunes gens des bonnes familles anglaises visiter dans toute l’Europe des lieux qu’ils avaient découverts au travers des livres. De tout temps, les voyageurs se sont déplacés pour voir des lieux décrits dans des fictions, qu’il s’agisse d’un pèlerinage à Cabourg pour mettre des images sur la Balbek d’Albertine, d’une visite du Passage des Panoramas pour y chercher le Paysan de Paris ou des landes de Haworth en espérant y croiser le fantôme de Heathcliff. Cela dépasse d’ailleurs la littérature : les lieux que peignaient les impressionnistes sont devenu aussi des hauts-lieux du tourisme. D’une manière générale, les maisons des écrivains ou des artistes, les lieux dans lesquels ils ont séjourné, les régions qui les ont inspirés sont l’occasion sinon le but d’itinéraires touristiques. Les paysages que les touristes contemplent sont des paysages littéraires et artistiques autant que réels et il existe depuis très longtemps dans les guides touristiques, et plus récemment dans des ouvrages spécialisés, des promenades qui nous emmènent sur les traces de Jane Austen à Bath, des sœurs Brontë dans le Yorkshire, de Van Gogh en Arles ou de Giono dans la Drôme. On voit bien sur le port de Collioure des cadres de tableau en fonte plantés verticalement qui délimitent très exactement la vue correspondant à tel ou tel tableau de Dufy ou Picasso : le chemin du fauvisme à Collioure.

Il est un peu paradoxal quand on y songe que cet art industriel de l’artifice qu’est le cinéma participe de cette « réalisation » d’espaces imaginaires et fictionnels. Certes le cinéma nécessite par définition de montrer des paysages et ne peut se contenter comme la littérature de les évoquer. Mais si certains films exaltent les décors naturels de l’histoire qu’ils racontent, la plupart combinent, pour reconstituer un paysage, des lieux divers ou même des décors de studios et des prises de vue en situation. Le tournage d’Harry Potter est exemplaire : il faut collecter une dizaine de lieux éparpillés en Angleterre pour reconstituer les quelques kilomètres carrés de Poudlard et de ses environs. Ce kaléidoscope géographique est indissociable du cinéma. La Vienne du film Amadeus de Milos Foreman a drainé les touristes à Prague où avait été tourné le film, tandis que la Prague de l’invasion soviétique de 1968 peinte dans l’Insoutenable Légèreté de l’être (Philippe Kaufman) était déplacée peu après dans le vieux Lyon, utilisant les mêmes décors « naturels » que l’Horloger de Saint-Paul (Bertrand Tavernier), film dont l’histoire se déroule bien à Lyon. La littérature ne produit pas cette confusion tant les lieux imprègnent et impriment les créations des écrivains. La confusion est d’un autre ordre, celle qui mêle la vie de l’auteur et son œuvre. Le Dorset où vivait Thomas Hardy est sans vraiment l’être le Wessex imaginaire de ses livres. A Dublin, dans les multiples fascicules et livres qu’on lui propose, le touriste ne sait plus s’il met ses pieds dans les traces de Léopold Bloom (le personnage) ou celles de James Joyce (l’auteur).

Mais pourquoi diable consacrer une chronique géonumérique au set-jetting ? Quel rapport entre ce tourisme littéraire, pictural et cinéphilique et les technologies géoinformatiques ? Eh bien, là encore, ces dernières changent progressivement les pratiques et les modes de représentation. Elles sont susceptibles de créer des connexions inattendues et de permettre des allers et retours du réel à l’imaginaire, du set-jetting au tourisme virtuel. Certaines de ces techniques sont déjà courantes, d’autres sont émergentes. Elles ne forment pas encore un jeu complet au service du tourisme culturel mais cela ne saurait tarder.

Il est d’abord nécessaire d’inventorier les lieux de tournage des films ou les régions où se passe l’intrigue d’un roman et de les localiser le plus précisément possible. J’ai parlé dans un autre billet du travail de localisation des lieux mentionnés dans les livres soit automatiquement soit manuellement par des milliers de passionnés de fiction. Un projet comme The Atlas of Fiction est un exemple artisanal de localisation des chefs d’oeuvre de la littérature essentiellement britannique. Pour ce qui est des films, les sites visant à constituer des bases de données systématiques existent déjà. Le site français L2tc.com offre ainsi près de 6000 entrées, accessibles par films et par localités ou organisées sous forme de dossiers géographiques. Il s’agit d’un site participatif auquel les visiteurs sont invités à proposer de nouvelles entrées. Le très imposant 1000s of Famous Location permet aussi de localiser les lieux de tournage des films du monde entier. Ces deux sites ont bien sûr des défauts. Si la base de données du premier est impressionnante, l’interface reste un peu sommaire et surtout étonnamment peu cartographique. Il n’utilise aucun service de cartographie en ligne pour localiser les toponymes. Sur le second, les lieux de tournage sont visualisables sous forme de pointeurs dans Google Maps mais son interface d’interrogation se limite à un mot clé qui peut être toponymique ou non : Lyon renvoie ainsi à la ville de Lyon en France, Glen Lyon en Pennsylvanie, au réalisateur Francis D. Lyon et à 34 acteurs portant le patronyme Lyon ainsi qu’à 4 films et séries TV comportant Lyon dans le titre. Les deux sites renvoient aux sites Web des lieux mentionnés, aux ressources touristiques disponibles et font ainsi le lien entre le lieu imaginaire et le lieu réel.

Famous location, le plus commercial des deux sites, laisse deviner malgré son interface fouillis assez désagréable ce que seront les sites à venir. Ceux-ci connecteront de manière instantanée des œuvres littéraires ou cinématographiques avec des lieux de tournage, des vues ou des extraits tirés des œuvres avec des vues réelles des paysages. Le Web pourra devenir un espace de tourisme virtuel où se déploieront des itinéraires pour voyager du texte d’un livre aux photographies de paysages anciens ou contemporains qu’il évoque (voir ce billet pour les techniques de connexions d’images). Les reconstitutions de lieux disparus dans des films de fiction pourront êtres situées et confrontées à des documents d’époque et prolongées par des maquettes numériques 3D. Il deviendra possible de suivre dans la ville contemporaine des personnages perdus dans cette même ville imaginée par un film d’anticipation. De nombreuses questions liées au partage des droits se poseront mais trouveront des solutions grâce à la publicité payée par les villes et les régions concernées, par les agences de set-jetting, par les opérateurs touristiques locaux et par les éditeurs de livres ou les services de vidéo à la demande. Une continuité géographique entre réalité et fiction s’instaurera progressivement grâce à la convergence numérique. Les aficionados échangeront sur Flickr les photographies illustrant les ambiances de leurs oeuvres préférées. De nouveaux auteurs inventeront des histoires connectant différents univers romanesques.

Mais les techniques géonumériques ne viendront pas simplement au secours du touriste virtuel. Le set-jetting les mobilisera tout autant grâce aux outils de réalité augmentée. Le principe en est simple même si les procédés peuvent être plus ou moins sophistiqués. Il s’agit simplement de la fourniture de géoservices par le moyen d’outils de géolocalisation. Ceux-ci permettent, une fois que l’on est localisé assez précisément, de déclencher l’accès à un service d’information à propos des objets situés alentour. Les géoservices actuels restent plutôt utilitaires. Où suis-je ? Comment aller là-bas ? Où se trouvent les restaurants ou même les toilettes les plus proches ? Où passe Pirates des Caraïbes dans le coin ? Mais des géoservices un peu plus élaborés sont dans les cartons. Il est évident que l’on fournira bientôt aux touristes ou aux visiteurs sur place des informations sur les fictions, les films qui ont eu comme décor le lieu où ils se trouvent et même la visualisation de paysages fictionnels. Il pourra s’agir des mêmes informations que celles disponibles sur le site de tourisme virtuel, mais qui seront contextualisées en fonction des déplacements du visiteur. Le dispositif matériel utilisé reste encore flou. On pense bien sûr à des lunettes de science-fiction avec lesquelles, alors que l’on marche vers la Mission de San Juan Baptista, on verrait surgir d’un coup à nos côtés les fantômes de James Stewart et Kim Novak dans Vertigo. On les suivrait haletants jusqu’au clocher funeste, un vrai clocher comme dans le film, tel que l’ont construit les décorateurs du studio, vertigineux et menaçant, et non le pauvre clocheton de la réalité qui dépasse à peine le faîte du toit.

Pas de lunettes donc, dans l’immédiat, mais des ustensiles offrant des services plus simples. Plusieurs dispositifs sont candidats. Une simple radio synchronisée à un GPS de voiture permettrait de disposer d’un guide à bord distillant des commentaires adaptés à l’endroit que l’on traverse ou lisant les textes de fictions évoquant les lieux traversés. Le procédé proposé par tourism radio au Cap permet déjà un service de ce type. On pourrait aussi imaginer que des images ou des films apparaissent sur l’écran du GPS embarqué. Sans surprise, pour Samsung c’est plutôt l’appareil photo qui servira d’audioguide du futur quand on lui aura adjoint des fonctions GPS, ce qui est en cours. Le téléphone s’avère un candidat crédible malgré son petit écran car il dispose de fonctions de géolocalisation et les industriels comme Nokia sont déjà positionnés sur des services de ce genre. Enfin le PDA, agrémenté ou non de dispositifs de pointage spéciaux comme celui inventé par i-spatialtech, peut offrir des services au contenu plus élaborés, interactif et multimédia par exemple. On peut imaginer que ce type d’interface suscitera la création d’environnements plus riches dans lesquels le visiteur pourrait devenir acteur réel d’un univers fictionnel « réalisé », sous forme de jeu par exemple.

Les technologies géonumériques vont contribuer à développer un territoire intermédiaire entre espace réel et monde imaginaire. Cet espace d’information flottera entre le lieu réel et l’endroit rêvé ou fictif et les reliera tout en transformant l’un et l’autre. On peut trouver cela utile ou futile. On peut se réjouir de cet enrichissement de la réalité par l’imaginaire et se féliciter de l’ouverture culturelle des voyages que cela permettra. On peut tout aussi bien déplorer la perte de faculté d’imagination que révèle cette nécessité d’illustrer aussi explicitement des relations subtiles qui se passaient jusqu’ici de prothèses technologiques. On peut aussi s’inquiéter de l’envahissement commercial que cela occasionnera nécessairement. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cet espace est déjà là. Vous saviez que l’île imaginaire des films Pirates des Caraïbes existait vraiment? Mais si. En voici la preuve : elle se visite dans Google Earth.

PS : La photographie illustrant ce billet est tirée du site de l’Encyclopédie Harry Potter mais une recherche « platform 9 3/4 » sur Flick’r donne accès à de nombreuses images du même lieu.

Une réflexion sur “« Set-jetting », tourisme virtuel et techniques géonumériques

  1. Heureusement qu’il existe encore des artistes pour détourner les outils géonumériques de leurs « dérives « commerciales. On peut notamment citer l’artiste anglais Jeremy Wood qui propose une relecture de l’utilisation du GPS à l’aide la technique de géodrawings qui consiste à se ballader et à enregistrer sa position de manière à faire des dessins ou à écrire des phrases. Il a récemment utilisé cette technique dans Londres pour écrire la phrase de Melville dans Moby Dick: « It is not down in any map; true place never are! » (une autre façon de combiner littérature et outils géonumériques de manière poétique et humoristique : http://www.elsewheremapping.com/2006/04/wood_in_the_hague_1.html)

    De nombreux artistes font par ailleurs des usages délirants des outils géonumériques : Christian Nold et son BioMapping qui enregistre et géolocalise ses émotions, notamment en allant s’inscruster au yacht club pour prendre un verre… (http://biomapping.net/), les cadavres exquis cartographiques (même s’ils ne semblent pas être géolocalisés valent quand même le détour) (http://www.turbulence.org/blog/archives/cat_locative_media.html), etc.

    Bref les artistes se sont eux aussi appropriés les outils géonumériques à des fins diverses et variées. Avec un peu de chance on verra peut-être apparaître un billet sur ce sujet?!

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